Antoine Lavorel est tombé dans la marmite du pistage animalier quand il était tout petit. Aujourd’hui jeune photographe engagé, il nous raconte son expérience de terrain et des astuces pour aider la faune sauvage à survivre.
LR&LP : Antoine, peux-tu te présenter et nous dire ce qui t’a poussé à pister les animaux ?
Je m’appelle Antoine Lavorel, j’ai 23 ans, j’ai grandi au pied du Jura en Suisse, côté Suisse mais tout près de la frontière française. Depuis tout petit, j’ai grandi dans un contexte idéal parce que mes deux parents sont biologistes : ma mère est botaniste et mon père entomologiste.
J’ai grandi au milieu de passionnés de nature dans un grand jardin propice aux observations naturalistes. Il y avait une mare, des haies, des grands arbres : c’est ça qui m’a lancé dans cette passion. Au début, j’étais très « ornitho » : très passionné par les oiseaux, et surtout les bouvreuils au jardin. Et après, dans la forêt d’en face, il y a eu les premiers affûts aux chevreuils dès l’âge de 10 ans, puis les blaireaux, et ça ne s’est jamais arrêté.
Les chevreuils ont été des premières rencontres très marquantes. Comme j’étais très mauvais en approche, ils se disaient que je ne pouvais pas être dangereux, que je ne devais pas être un prédateur. Donc des fois, je les ai eus tout proches, vraiment des superbes observations.
Les affûts au blaireau marquent aussi beaucoup de gens. De voir ce museau bariolé sortir après deux à trois heures passées au pied d’un arbre, ça c’est des souvenirs vraiment marquants. Pour arriver au terrier, il faut repérer les traces. Ensuite, on suit un peu une sente, on suit la piste et on arrive au terrier.
Et là, il se passe parfois des semaines sans qu’on réussisse à les voir. On change d’angle, on comprend que c’est le vent qui fait qu’ils nous ont repéré les soirs d’avant. Et puis après, un jour, ils sortent et c’est magique.
LR&LP : Y a-t-il une expérience ou une rencontre qui t’a vraiment émerveillé ?
Il y en a beaucoup. Et même si les espèces comme le lynx sont époustouflantes, j’adore passer un temps fou au bord des mares. J’aimerais qu’on change notre regard et qu’on comprenne que le monde sauvage et vivant est partout, partout, partout, sur notre balcon, sur le plus petit jardin qu’on puisse avoir.
Plutôt qu’inciter les gens à aller traquer les renards, les lynx ou le chat sauvage, il faut déjà s’émerveiller de ce qu’il y a dans notre jardin, au pas de nos portes. Malgré le fait que j’aie vu des lynx, ce qui m’a le plus marqué en 2025, c’était l’observation de l’émergence des libellules dans mon étang la nuit. On peut vraiment tout autant s’émerveiller, si ce n’est plus, de la beauté qu’il y a dans un étang.
LR&LP : Tu as travaillé sur le film « Le Chant des forêts » avec Vincent Munier. Vous avez observé plein d’espèces, notamment le Grand Tétras, un des plus menacés d’Europe. Est-ce que tu perçois cette sixième extinction en cours dans tes affûts ?
Cela a évolué à toute vitesse, et c’est impressionnant. Enfant, dans le jardin de mes parents, à 600 mètres d’altitude, il y avait une grosse couche de neige pendant plusieurs jours en hiver. On récoltait des pommes du verger l’été dans la cave. Au fur et à mesure, on surveillait celles qui pourrissaient, et on les mettait au jardin. Et là, ils se regroupaient des dizaines d’oiseaux, parfois on avait jusqu’à 30, 40, 50 grive, merles et autres oiseaux qui venaient se nourrir sur les pommes. Maintenant, il n’y a plus de neige en hiver. Et ces grandes migrations de grives, on n’en voit quasiment plus.
Il y a aussi les viorne obiers sur lesquels j’ai fait les premiers affûts au bouvreuil. Ils venaient manger les fruits, les viornes sont mortes et les bouvreuils, on n’en entend quasiment plus. Ces changements sont vraiment radicaux.

Bergeronnette de ruisseau au dessus d’une rivière en Croatie, dans le parc Risnjak au levé du jour. Une brume légère flotte au dessus, l’eau est limpide et le reflet parfait. Je me suis placé sur le bord durant plusieurs heures dans l’espoir qu’un oiseau passe. deux bergeronnettes se sont poursuivit, un moment suspendu et sublime. 16.08.2024
J’ai 23 ans, donc je n’ai pas un recul énorme sur tout ça. Mais rien que sur ce temps-là, c’est clair qu’on le remarque. Et puis les papillons aussi, c’est impressionnant. J’ai le souvenir de courir dans les prés, enfant, et d’avoir des papillons qui sautaient de tous les côtés. Et maintenant, il n’y en a plus qu’un ou deux.
Les plantes souffrent énormément aussi. Autour de chez moi, dans les forêts du Jura, particulièrement cette année, c’est frappant de voir tous les hêtres qui sont en train de mourir. Les hêtres, c’est 19% des arbres en Suisse, ils ont pour la plupart déjà perdu leurs feuilles alors qu’on n’est que fin août, et sont en gros stress hydrique. Les épicéas représentant 40% de la surface des arbres suisses. Eux aussi sont en train de mourir à cause de ces sécheresses à répétition.
LR&LP : En seulement 13 ans, tu as quand même vécu d’immenses changements. Les scientifiques estiment que la moitié des espèces animales qu’on observe a commencé à migrer vers le nord et en altitude. Est-ce que tu en as vu certaines arriver ou partir de ton côté ? Est-ce que tu vois des différences de comportements ou d’habitats ?
Oui, clairement. On voit des espèces d’oiseaux, qui n’étaient pas du tout présentes avant, remonter de plus en plus haut. D’autres animaux, comme la Tarente de Mauritanie (un gecko) de base présent dans le sud, est en pleine expansion vers le nord de l’Europe en raison du réchauffement climatique.
Il y a aussi beaucoup des changements de comportements liés aux sécheresses. Dès qu’il y a une mare, les animaux se rapprochent beaucoup plus. Cet été, on a enterré un petit bac dans le jardin de mon frère, où il n’y avait pas de point d’eau. C’est provisoire, mais je n’avais jamais vu autant d’oiseaux réunis au même endroit. Pendant la période de canicule, c’était un nuage de merles, de fauvettes, de pics, qui venaient tous se réunir autour de ce petit point d’eau.
Si la sécheresse est terrible, la façon positive de le voir, c’est que des fois on a l’impression qu’un tout petit bac d’eau ne change rien, et en fait c’est une différence vitale pour des centaines d’individus.
Ce printemps, on a construit un nichoir à mésanges, comme on le fait chaque année, et on l’a mis dans un arbre. Au bout de cinq minutes, il y avait la mésange bleue dedans, dix minutes après, la mésange charbonnière. Les oiseaux traversent une réelle crise du logement, et ces actions font vraiment du bien. Plus on sera nombreux à les aider, plus ils auront des chances de s’en sortir.
On a toujours un peu l’impression que l’abri à oiseaux, c’est le truc un peu gadget pour faire plaisir aux enfants, mais cela a clairement un rôle crucial.
Typiquement, la Chouette effraie s’était bien implantée dans nos granges. Avec la rénovation, ces vieux bâtiments sont obstrués de partout, on ferme tout, et il n’y a plus d’endroit où elles peuvent rentrer pour nicher. Pareil pour le faucon Crécerelle, pareil pour plein d’autres espèces. Maintenant qu’il n’y a plus du tout d’anfractuosité, que tout est assaini à l’extrême, il n’y a plus de cache pour toute cette vie.
Dans notre village, on a mis un nichoir à faucon. Dès la première année, cinq jeunes sont venus s’installer. Face au succès, on a posé un deuxième nichoir de l’autre côté du village, où d’autres faucons ont élu demeure.
On n’a plus assez de vieux vergers, plus assez de vieux arbres tortueux, tous les arbres sont droits et lisses, donc il n’y a plus de cavité naturelle. Avec une plantation d’épicéas, ou une plantation de pins comme il y a dans les Landes, les arbres font tous le même diamètre, sont tous droits, sans aucune cavité.
Il n’y a pas un arbre tordu dans lequel de l’eau va s’infiltrer, faire pourrir le bois et créer un endroit où une chouette pourrait nicher. Même les Pic épeiche ne vont pas s’installer dans ces monocultures d’arbres. C’est vide de vie, il n’y a rien qui se passe.
Avec les arbres tortueux, chaque arbre est un abri pour une diversité insoupçonnée. Les pics noirs peuvent créer de véritables HLM en creusant une loge différente chaque année, qui sera ensuite utilisé par la Nyctale de Tengmalm ou le pigeon colombin. On peut toujours en observer une partie, mais on l’a vraiment perdu. C’est un peu tout le jeu de réussir à trouver des petits îlots de forêts qu’on n’a pas trop touché, dans lesquels cette vie prospère.
Faire des actions concrètes, au-delà de servir réellement la faune et la flore, c’est un super moyen d’aller mieux parce qu’on est on souffre tous de l’état du monde. Observer concrètement le vivant et agir pour l’aider, ça fait un bien fou et je crois que je crois que c’est l’une des réelles solutions pour lutter contre notre éco-anxiété. »
Un autre monde est possible. Tout comme vivre en harmonie avec le reste du Vivant. Notre équipe de journalistes œuvre partout en France et en Europe pour mettre en lumière celles et ceux qui incarnent leur utopie. Nous vous offrons au quotidien des articles en accès libre car nous estimons que l’information doit être gratuite à tou.te.s. Si vous souhaitez nous soutenir, la vente de nos livres financent notre liberté.