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« Brain Fry » : quand l’IA nous grille littéralement le cerveau

Les symptômes ressentis : sensation de bourdonnement et maux de tête, un « brouillard » ou une sorte de « gueule de bois mentale » qui ralentit la prise de décision et nuit à la concentration.

Alors que des technophiles enthousiastes proclament que l’IA va nous libérer du temps, un phénomène rappelle que nous ne sommes que des êtres de chair : le « Brain Fry ». A force de vouloir aller aussi vite que des machines, les capacités cognitives sont submergées et le cerveau « grille ».

Le Brain Fry, un brouillard mental

En mars, le Boston Consulting Group (BCG) et l’Université de Californie à Riverside ont publié dans la Harvard Business Review les résultats d’une enquête menée auprès de 1 488 salariés américains à temps plein, tous secteurs et niveaux hiérarchiques confondus.

Conclusion : 14% des salariés utilisant l’IA au travail déclarent souffrir d’« AI brain fry », soit le syndrome du cerveau qui frit. Cette fatigue mentale est induite par un usage excessif des outils d’IA, saturant ses propres capacités cognitives. Les symptômes ressentis : sensation de bourdonnement et maux de tête, un « brouillard » ou une sorte de « gueule de bois mentale » qui ralentit la prise de décision et nuit à la concentration.

Ce nouvel état de fatigue est différent d’un burnout. Alors que le burnout est un épuisement émotionnel et physique créé sur le temps long, le « Brain Fry » peut être causé par la nature même de l’interaction avec les outils. De surcroît, quand l’IA sert à supprimer les tâches répétitives, le niveau de burn-out diminue de 15 %. L’IA peut donc à la fois réduire l’épuisement professionnel et générer une fatigue cognitive aiguë.

Et pour cause, la productivité maximale passe par le pilotage simultané du plus grand nombre d’agents possible qui entraîne trop de lignes de code à analyser, des armées d’assistants d’intelligence artificielle à recadrer, de longs prompts à rédiger, etc. Ce management de l’IA causerait 12% de fatigue mentale supplémentaire.

Conséquences de ce brouillard mental : les salariés touchés commettent 39 % d’erreurs majeures supplémentaires. La fatigue décisionnelle y serait 33% plus élevée, tout comme les intentions de quitter son poste (39%).

Les premiers touchés par le phénomène sont évidemment les développeurs informatiques. « L’ironie cruelle est que le code généré par IA nécessite un examen plus précautionneux que celui écrit par des humains », décrit l’ingénieur informatique Siddhant Khare, pour l’AFP.

Le danger d’assimiler l’organisme à une machine

Happés par la programmation de tous ces agents IA, certains salariés en oublient de faire des pauses et enchaînent les heures derrière l’écran, parfois plus de 15 heures d’affilée.

« S’en remettre à des centaines de lignes de code écrites par de l’IA, c’est vraiment flippant, parce qu’il y a un risque de failles de sécurité ou simplement de ne pas comprendre tout le programme », explique Adam Mackintosh, programmeur dans une entreprise canadienne, pour l’AFP.

C’est pourquoi certains des salariés interrogés expriment le besoin de couper physiquement avec l’ordinateur pour se « réinitialiser ». Un vocabulaire révélateur : cette métaphore oublie que nous sommes d’abord des êtres de chair et de sang, soumis à des fluctuations organiques qui ne se règlent pas d’un coup de « réinitialisation ».

De plus, tout comme la numérisation de nos modes de communication (email, SMS) a créé une injonction à la disponibilité permanente qui peut nous saturer, les progrès permis par l’IA risquent fort de rajouter in fine une pression aux salariés.

« Est-ce que l’IA va nous libérer du temps de travail ? Non. Historiquement, dès que des technologies ont permis de rendre des tâches plus simples, le patronat a donné plus de travail aux salariés, à chaque fois. C’est pareil avec l’IA, les tâches qu’on va pouvoir accélérer vont être remplacées par d’autres », dénonce le sociologue Nicolas Framont lors de l’Université d’Eté de la REV.

Selon le Baromètre Santé et Travail 2025 de l’INRS, 50 % des salariés français ressentent une fatigue cognitive accrue depuis l’arrivée des outils automatisés, et 40 % signalent une hausse du stress liée à la charge numérique — soit une progression de 13 points depuis 2023.

Des limites à définir

Concernant l’IA, selon une enquête du cabinet PwC publiée en mars 2025, seulement 7 % des salariés français utilisent l’IA générative quotidiennement, soit deux fois moins que la moyenne mondiale, et 14 % de manière hebdomadaire.

Malgré ce faible usage, des signaux d’alerte sont déjà visibles. Une étude Capgemini de 2025 estime qu’un salarié sur cinq souffre d’un « burn-out algorithmique modéré à sévère ». Pour cause, ces outils sont conçus pour être addictifs.

Face aux dangers, le Boston Consulting Group formule trois recommandations :

  1. Repenser les postes pour que la responsabilité soit partagée entre humains et systèmes d’IA, avec des limites claires sur le nombre d’agents qu’un seul salarié est censé superviser.
  2. Traiter l’IA comme une capacité collective plutôt qu’un différenciateur individuel. Les équipes qui organisent collectivement leur usage de l’IA déclarent moins de fatigue que celles qui laissent chaque collaborateur se débrouiller seul avec ses outils.
  3. Intégrer la charge cognitive comme un risque professionnel à part entière, au même titre que les autres risques psychosociaux.

Historiquement, les pathologies des développeurs finissent souvent par se généraliser au reste des secteurs qui adoptent les nouveaux outils numériques. Il s’agit donc de limiter dès le début l’usage de l’IA, avant qu’il ne nous use…

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Laurie Debove

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