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“Faire la peau” aux écolos : le président de la Coordination rurale devant la justice

La peine encourue : cinq ans d'emprisonnement et 45 000 euros d'amende.

Ce jeudi 3 septembre, Bertrand Venteau s'assoit sur le banc des prévenus. Le président national de la Coordination rurale répond de propos tenus lors du congrès de son syndicat. C'était à Auch, le 19 novembre 2025, avant même son élection à la tête du mouvement. Ce jour-là, il lance : « Les écolos (...), nous devons leur faire la peau. »

Une incitation à la violence

Le parquet retient la qualification de provocation publique et directe non suivie d’effet à commettre un crime ou un délit. Au tribunal d’apprécier, maintenant, la portée pénale de cette phrase. Bertrand Venteau, comme tout prévenu, bénéficie de la présomption d’innocence.

D’un côté, un discours poursuivi pour provocation à la violence. Dès décembre 2025, un mois après l’élection de Bertrand Venteau, des responsables locaux de la Coordination rurale en Charente-Maritime ont revendiqué une action coup de poing.

Ils ont déposé des têtes de sangliers décapitées et des banderoles hostiles devant plusieurs locaux. Étaient visés la Ligue pour la protection des oiseaux, France Nature Environnement et l’Office français de la biodiversité. La permanence du député écologiste Benoît Biteau figurait aussi parmi les cibles.

Dans une question adressée au gouvernement, Benoît Biteau rapporte par ailleurs avoir été « victime de tirs d’armes à feu dans la cour de [sa] propre ferme ». Il y dénonce une « chasse à la femme » visant Marine Tondelier, ainsi que des menaces contre Sandrine Rousseau.

De l’autre côté, une agriculture paysanne qui revendique le respect des sols, de l’eau et du vivant. Elle n’a, à ce stade, fait l’objet d’aucun signalement pour menace ou intimidation.

Le Giec et l’IPBES établissent depuis plusieurs années le poids de l’agriculture intensive dans l’effondrement de la biodiversité et le dérèglement climatique. Traiter cette opposition comme un différend entre égaux reviendrait ainsi à ignorer deux choses. D’un côté, une pratique revendiquée de l’intimidation. De l’autre, un constat scientifique établi.

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Une phrase, quarante-cinq parties civiles

La sortie n’est pas passée inaperçue. 45 personnes et organisations se sont constituées parties civiles dans cette procédure. Parmi elles : Les Amis de la Terre, France Nature Environnement, Générations Futures et Les Écologistes du Gers. L’eurodéputé Yannick Jadot fait également partie des plaignants.

Le mouvement avait commencé dès novembre 2025. Une quinzaine de parlementaires écologistes avait alors saisi la procureure d’Auch. Parmi eux figuraient le sénateur Guillaume Gontard et le député Benoît Biteau, au titre de l’article 40 du code de procédure pénale. Leur signalement dénonçait un appel à la violence physique.

Les Amis de la Terre du Gers avaient, de leur côté, déposé plainte le 5 décembre, sous la signature de leur président, Olivier Roses. Leur courrier décrit une salle d’environ 500 personnes, où les propos de Bertrand Venteau avaient été accueillis par des applaudissements. France Nature Environnement, à l’échelle nationale ainsi que ses antennes Occitanie Pyrénées et Limousin, avait également déposé plainte le 20 novembre, pour incitation à la haine et à la violence. Son président, Antoine Gatet, dénonce un homme « bien connu de FNE Limousin depuis plusieurs années pour ses propos outranciers et l’organisation de manifestations violentes ».

La Coordination rurale, elle, conteste la procédure. Le syndicat juge les poursuites disproportionnées. Il estime que les propos de Bertrand Venteau doivent s’apprécier dans leur contexte, celui d’un congrès syndical interne, et non comme une déclaration adressée au grand public.

Menace ou provocation ? Le choix du parquet

Bertrand Venteau n’en était pas à sa première convocation. Il avait déjà été entendu par les gendarmes de Limoges, fin janvier, dans le cadre de l’enquête ouverte après ses déclarations. L’audience d’Auch marque une étape supplémentaire. C’est la première fois que l’affaire arrive devant un tribunal.

Les Amis de la Terre du Gers avaient d’abord porté plainte pour menaces de mort. Leur courrier citait les articles 222-17 et 222-18 du Code pénal. Le parquet a finalement retenu une autre qualification. Il s’agit de la provocation publique et directe non suivie d’effet à commettre un crime ou un délit. Cette infraction est prévue par les articles 23 et 24 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse.

La différence n’est pas seulement sémantique. La menace suppose en effet un destinataire identifiable, visé personnellement. Or, Bertrand Venteau s’exprimait devant une assemblée, sans nommer de victime précise. La provocation, elle, sanctionne un discours public susceptible d’inciter à la violence. Elle s’applique même sans cible désignée, et même sans passage à l’acte.

Ce choix juridique déplace ainsi le débat, de l’intention de nuire vers la portée publique des mots. La peine encourue est sévère : cinq ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende. Le tribunal devra dire si les propos du 19 novembre franchissent ce seuil.

Un procès qui s’annonce tendu

Cette procédure se joue sur un terrain où la Coordination rurale pèse lourd. Le syndicat a largement remporté les élections professionnelles de janvier 2025 dans le département avec 50,86 % des voix dans le collège des chefs d’exploitation. La liste FDSEA-Jeunes agriculteurs a obtenu 32,99 % et la Confédération paysanne 12,71 %.

Cette domination électorale explique en partie la vigueur des réactions locales. Elle éclaire aussi pourquoi l’audience dépasse, aux yeux de ses soutiens comme de ses opposants, le seul cas individuel de Bertrand Venteau.

L’audience s’annonce sous surveillance. Dès dix heures, les soutiens de Bertrand Venteau doivent se réunir devant le tribunal judiciaire. La Confédération paysanne du Gers et plusieurs associations appellent, pour leur part, à un rassemblement de soutien aux plaignants et parties civiles, à midi. Rendez-vous est donné place de la Libération, à quelques centaines de mètres de là.

Le tract diffusé pour l’occasion résume l’enjeu sans détour : « Tirer sur l’écologie, c’est assassiner l’agriculture paysanne. »

La préfecture du Gers a annoncé la mise en place d’un dispositif de sécurité adapté à l’événement, sans en détailler les contours. Les parties civiles ont demandé une protection policière pour se rendre au tribunal. Les deux cortèges devraient donc se croiser, ou du moins se frôler, dans une ville habituée à des audiences plus tranquilles.

Lionel Candelon-Bonnemaison, président de la Chambre d’agriculture du Gers et président de la Coordination rurale du département, a qualifié le soutien annoncé de la Confédération paysanne aux associations de « déclaration de guerre » à son département, via Facebook le 29 août. Il reprochait alors à ce syndicat de se ranger aux côtés d’organisations qui, selon lui, s’opposent systématiquement aux projets dont les agriculteurs ont besoin.

Sylvie Colas, co-porte-parole de la Confédération paysanne du Gers, réfute ce cadrage. « Il ne s’agit pas d’une guerre de syndicats agricoles. Il s’agit de dire que nous, paysans, nous ne soutenons pas les propos de Monsieur Venteau », explique-t-elle.

Pour Jean-Manuel Fullana, porte-parole des Amis de la Terre du Gers, « Bertrand Venteau aurait reconnu ses propos, tout en affirmant qu’ils relevaient d’un cadre privé, alors que la scène se déroulait en plein congrès. Un communiqué de la Coordination rurale a même employé l’expression « ces cons de l’écologie punitive ». »

Jean-Manuel Fullana évoque enfin la création d’un collectif de salariés du siège national de la CR, confirmée par plusieurs médias, dont l’agence spécialisée Agra Presse, pour des problèmes de conditions de travail et de management.

Reste la question de fond, celle que le tribunal devra trancher jeudi. Les mots prononcés en novembre relèvent-ils d’une provocation pénalement répréhensible ? Ou s’agit-il d’une formule sans portée légale, malgré sa brutalité ?

Le jugement sera scruté bien au-delà du Gers. La Coordination rurale occupe désormais une place centrale dans les tensions entre monde agricole et défenseurs de l’environnement. Le tribunal d’Auch devra dire où s’arrête la formule syndicale et où commence l’infraction pénale.

Isabelle Vauconsant

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