Cancers en hausse chez les moins de 40 ans, fertilité en chute libre, maladies cardiovasculaires qui explosent. Pierre Souvet, cardiologue et président de Santé Environnement France, vient de cosigner le guide Antitoxiques avec une vingtaine de soignants. L’objectif : ouvrir les yeux et agir.
Une voiture invisible vous fonce dessus
Une voiture fonce sur vous : vous l’évitez. Avec les polluants, le réflexe n’existe pas. Ils sont dans votre assiette, dans l’air de votre salon, dans le fond de votre poêle en téflon rayé. Invisibles, inodores, indétectables à l’œil nu. Pourtant réels, mesurables dans le sang, dans les tissus, dans les statistiques de santé publique qui s’alourdissent d’année en année.
Pierre Souvet, cardiologue marseillais et fondateur de Santé Environnement France, parle de « voiture invisible ». L’image est simple, volontairement.
L’OMS recense environ 20 millions de décès cardiovasculaires en 2022, soit près d’un tiers de la mortalité globale. Environ 37 % seraient directement attribuables à la pollution de l’air, intérieure et extérieure confondues.
Début 2025, les quatre grandes sociétés mondiales de cardiologie ont franchi un cap inédit. Elles ont demandé des mesures politiques pour réduire l’exposition aux polluants, les plaçant au même niveau que le tabac ou l’alcool.
Sur le front des cancers, l’argument du « meilleur dépistage » s’effondre. L’Institut national du cancer recense 433 000 nouveaux cas en France en 2023. Pour le cancer colorectal, la France se situe quinze points en dessous de la moyenne européenne de dépistage. On ne dépiste pas plus, on dépiste moins.
Et les cas progressent. Surtout chez les jeunes. Cancer du sein en hausse de 1,6 % par an, cancer du cerveau de 6 %, cancer du rein de 4 %. Des chiffres que le vieillissement de la population n’explique pas.
L’effet cocktail : la faille du système
La fertilité porte les traces peut-être les plus saisissantes de cette contamination silencieuse. En cinquante ans, la concentration spermatique mondiale a chuté de plus de 50%. Hydrocarbures aromatiques et perturbateurs endocriniens dans l’air urbain, cadmium et plomb dans les sols, bisphénols et phtalates dans les plastiques : les voies d’exposition s’accumulent. « C’est en plus, pas à la place », insiste Pierre Souvet.
Le problème fondamental tient à la façon dont on évalue la dangerosité des substances. La toxicologie réglementaire les examine une par une, isolément. Sauf qu’on mange, on respire, on touche des dizaines de molécules simultanément. C’est cette simultanéité, dit “effet cocktail”, que la réglementation refuse d’affronter.
Les oursins partagent avec l’humain 70% de leur ADN et certains récepteurs hormonaux. Des expériences sur ces animaux illustrent le paradoxe. À très faibles doses de chlordécone associées à de petites doses de parabènes, l’effet sur les récepteurs hormonaux s’emballe. Il dépasse celui d’une forte dose de chaque substance prise séparément.
Manger bio
La cohorte française NutriNet-Santé établit une association entre consommation élevée de produits biologiques et réduction de 25% du risque global de cancer. La baisse est encore plus marquée pour certains types, dont le cancer du sein après la ménopause.
Une autre étude menée sur plus de 760 000 personnes pendant 20 ans, aux États-Unis, distingue les fruits et légumes selon leur niveau de contamination. Résultat : quatre portions peu contaminées par jour réduisent la mortalité de 36 %, par rapport à moins d’une portion quotidienne. Avec des fruits et légumes très contaminés, le bénéfice disparaît. Entièrement.
Les recommandations de Pierre Souvet ne sont pas révolutionnaires, et c’est précisément leur force. Manger bio si on peut, bien laver et éplucher sinon. Réduire les aliments ultra-transformés. Diversifier pour ne pas ingérer toujours le même contaminant. Ne plus chauffer les aliments dans du plastique.
Par ailleurs, deux tiers des Français dépassent les 500 grammes de viande rouge hebdomadaires recommandés. Remplacer une portion par des légumineuses : un geste accessible, sans révolution de mode de vie.
Aérer souvent et traquer les GES
Pierre Souvet cite un cas clinique parlant. La fille d’un ami souffrait d’asthme. En arrivant chez eux, il découvre une moto garée au rez-de-chaussée libérant du benzène, un poêle à bois mal aéré, une VMC hors service. Des moisissures dans la chambre, des sprays désodorisants utilisés quotidiennement. Taux de benzène mesuré : dix fois la norme. Quelques corrections plus tard, l’asthme avait disparu.
Le conseil est gratuit : aérer cinq minutes le matin, cinq minutes le soir, en ouvrant en transversal. Les meubles en aggloméré et les produits ménagers émettent des composés organiques volatils qui s’accumulent dans la journée. En hiver, l’air n’aura pas le temps de refroidir en cinq minutes. L’argument du froid ne tient pas.
Derrière ces gestes individuels, une injustice que le cardiologue refuse de normaliser. Ce sont les habitants des logements mal ventilés, dans les quartiers exposés à la circulation, qui paient le prix fort. 13 ans d’espérance de vie séparent les 5% les plus riches des 5% les plus pauvres en France.
Le coût de l’inaction
Un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales estimait à 180 milliards d’euros par an le coût de l’inaction face à la pollution de l’air, au bruit et aux perturbateurs endocriniens.
Dans le même temps, les dépenses courantes de santé en France sont passées de 243 à 333 milliards entre 2012 et 2024. 90 milliards supplémentaires en 12 ans. Une partie de cette progression pourrait être évitée si la prévention primaire était prise au sérieux.
Changer les lois
Près de la moitié de la population française présente une imprégnation au cadmium supérieure aux valeurs sanitaires de référence. Ce métal s’accumule dans les engrais phosphatés importés du Maroc, puis dans les sols, les céréales, les assiettes.
En France, la réglementation autorise des teneurs allant jusqu’à 90 mg/kg de P₂O₅. La norme européenne est à 60 mg/kg : la France bénéficie donc d’une dérogation nationale.
Le 3 juin 2026, l’Assemblée nationale a adopté en première lecture une proposition de loi portée par Benoît Biteau et Clémentine Autain. Le vote est net : 144 voix pour, 22 contre. Ce texte vise à ramener le seuil à 40 mg/kg dès 2027, puis à 20 mg/kg en 2030, conformément aux préconisations de l’Anses.
Le gouvernement avait donné un avis défavorable ; le Rassemblement national a voté contre. Les amendements visant à affaiblir la trajectoire ont tous été rejetés. Le texte doit encore passer au Sénat. Un espoir enfin.
En avril 2025, la faculté de médecine de Marseille lançait un premier cours dédié aux facteurs de risque cardiovasculaires d’origine environnementale. Une première nationale, vingt ans après les premières publications scientifiques sur le sujet. En attendant que les institutions s’accélèrent, Pierre Souvet plaide pour l’action personnelle, non pas comme résignation, mais comme point de départ.
« Le premier remède à la vulnérabilité qu’on ressent, c’est l’action. C’est le premier remède à l’anxiété. » Non pour sauver le monde seul, mais pour reprendre la main sur ce qui dépend de soi, et exiger le reste.
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