Ingénieure agronome et scientifique, Élise Bordet décrypte les mécanismes complexes qui lient la santé humaine à l'état de nos écosystèmes. Elle privilégie une approche rigoureuse et factuelle pour éclairer les citoyens sur les défis systémiques de notre époque, faisant de la pédagogie son outil de résistance premier face aux intérêts industriels.
Si l’actualité semble se précipiter d’une crise à l’autre, les récents événements ne sont que les symptômes d’un dérèglement profond. De l’installation durable du moustique tigre sur quasiment tout le territoire français, vecteur de nouvelles maladies tropicales, aux débats houleux autour de la « loi Duplomb » favorisant l’agrandissement des élevages industriels, tout apparaît comme interconnecté.
Alors que les vagues de chaleur se multiplient – et se « banalisent » au grand dam des scientifiques – et que l’effondrement de la biodiversité fragilise les équilibres naturels, la question n’est plus de savoir si les crises sanitaires vont se multiplier, mais comment nous allons transformer nos systèmes de production et nos politiques publiques pour cesser de subir le choc.
La Relève et La Peste : On entend souvent parler d’épidémies comme l’Hantavirus ou de nouveaux virus avec une tonalité très anxiogène. Doit-on s’inquiéter de cette multiplication des menaces et comment les comprendre ?
Élise Bordet : Il existe effectivement un biais sensationnaliste dans le traitement médiatique des épidémies. L’Hantavirus, par exemple, n’est pas nouveau ; il est endémique dans certaines zones depuis longtemps. La dangerosité d’une épidémie ne se mesure pas à son battage médiatique, mais à la rapidité de la réaction institutionnelle.
Dans un espace clos, avec un suivi rigoureux des cas contacts, la maîtrise est possible. La vraie question est celle de nos systèmes d’anticipation et de nos capacités de soins.
LR&LP : Le climat change, les températures grimpent. Quel est le lien entre le dérèglement climatique, les vecteurs de maladies et le risque de zoonoses ?
Élise Bordet : La notion de vecteur — comme le moustique tigre — est cruciale. Avec le réchauffement du climat et l’augmentation des flux de populations, la répartition géographique de ces insectes évolue, et avec elle, les maladies qu’ils transportent.
Comprendre les mécanismes de transmission des zoonoses est fondamental. Les zoonoses sont les maladies qui passent de l’homme à l’animal et donc où il n’y a plus de barrières d’espèce. Lorsque nous détruisons les forêts et les habitats sauvages ; nous brisons l’équilibre existant et favorisons les zoonoses.
Les virus mutent naturellement, et ce rapprochement forcé augmente statistiquement les chances qu’un virus infecte l’humain. C’est un scénario que la science documente depuis des décennies.

Élise Bordet
LR&LP : Vous traitez souvent de l’élevage industriel. Est-ce un modèle qui nous expose particulièrement aux risques sanitaires ?
Elise Bordet : Ces systèmes posent avant tout un problème de santé vétérinaire majeur. La concentration extrême d’animaux dans des espaces confinés favorise l’apparition d’épizooties. La « loi Duplomb », qui facilite l’agrandissement des usines à poulets et à cochons, va à rebours de la résilience nécessaire.
Ce modèle n’est pas seulement polluant, il est fragile face aux chocs énergétiques et sanitaires. C’est une question de santé publique : le modèle industriel actuel est le moins adapté face à l’émergence inévitable de nouvelles zoonoses.
LR&LP : C’est ici qu’intervient le concept de « One Health » (Une seule santé). De quoi s’agit-il et pourquoi est-ce une priorité ?
C’est mon concept de cœur. Il est simple : si la Terre et les animaux sont malades, l’humain finira par l’être aussi. Pourtant, notre architecture gouvernementale est obsolète : séparer le ministère de la Santé du ministère de l’Agriculture, c’est refuser de voir que les deux sont intrinsèquement liés. Ces crises ne se règlent pas par des solutions disparates, mais par une vision transversale.

Capture d’écran du compte Instagram d’Elise Bordet
LR&LP : Pour conclure, quel est le rôle du citoyen face à ces enjeux qui dépassent l’échelle individuelle ?
Il faut éviter de sur-responsabiliser le citoyen sur des sujets qui relèvent avant tout d’une gestion étatique et institutionnelle. La notion de « consomm’acteur » a ses limites si elle dédouane le politique de son travail de prévention.
Mais en attendant les politiques d’ampleur nécessaire, les actions individuelles sont nécessaires. Le boycott des produits industriels, la montée en puissance des circuits courts comme les AMAP, ou le refus de consommer des produits issus de la déforestation sont des leviers réels.
Tant que les décisions politiques ignorent la science pour protéger des intérêts industriels, la vulgarisation reste notre principale arme de protection. Si je suis contrainte de jouer le rôle de « lanceuse d’alerte » alors que je ne suis à la base qu’une modeste scientifique, c’est bien la preuve qu’il y a une défaillance démocratique profonde.
Mais notre force réside dans la diffusion de cette information : chaque personne informée est une personne capable de demander des comptes et de faire pression pour un changement de système.
L’espoir réside dans cette prise de conscience collective, qui devient chaque jour plus difficile à étouffer.”
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