Autrefois quartier général de Jean Moulin, Lyon s’est depuis les années 60 imposée comme un des plus grands laboratoires identitaires Français. Ville au double visage, elle offre aujourd'hui l’image de ces deux Frances qui s’affrontent. Malgré des figures d’extrême droite, très implantées, la ville n’est jamais passée aux mains du RN, et les jeunes générations reprennent le flambeau pour renouveler la lutte antifasciste. Entre le vieux Lyon et la Croix-Rousse, la Saône sépare deux mondes : le repli nationaliste face à l’héritage de la Résistance.
Lyon, capitale de la Résistance française
Position stratégique de la zone libre, Lyon a été pendant la seconde guerre mondiale la Capitale de la Résistance. En 1943, Jean Moulin parvient à l’unification des réseaux de l’ombre au sein du CNR (Conseil National de la Résistance). Ce tournant majeur a transformé des groupes isolés en une force unie derrière De Gaulle pour libérer la France.
En utilisant le système inédit des traboules – des passages secrets reliants deux rues entre elles par des cour d’immeubles – pour échapper à la Gestapo, Lyon est devenu le centre névralgique de la lutte contre le fascisme et l’occupant nazi.
Pourtant, dès la fin des années 1960, la ville devient un laboratoire de l’extrême droite radicale. Ce glissement s’amorce avec la création du GUD en 1968 et s’accentue dans les années 1970 autour de la faculté Lyon III et de la vieille bourgeoisie au catholicisme traditionnel et conservateur.
Lyon se transforme peu à peu en bastion de choix pour les groupuscules identitaires qui tentent aujourd’hui de sanctuariser des quartiers comme le Vieux-Lyon. Génération Identitaire, Les Remparts, Social-Nationalismes… autant de mouvances qui se rejoignent sur des pensées radicales, profondément racistes, xénophobes et qui n’hésitent pas à avoir recours à la violence ou l’intimidation.
Obsédés par « le grand remplacement » , ces néo-nazis perçoivent la France et et l’Europe comme une citadelle à défendre contre une prétendue invasion extérieure, et une trahison des élites politiques.
L’État, lui, reste très frileux quant aux condamnations. Des manifestations antifascistes sont interdites sous prétexte de risque de violence, quand certains défilés néo-nazis sont à peine critiqués.
Pendant des années, une complaisance administrative a laissé l’ultradroite Lyonnaise multiplier ratonnades, agressions et défilés cagoulés. Suite à une pression constante des habitants, d’élus locaux et de collectifs citoyens qui ont fait du sujet un scandale d’État, certains groupuscules identitaires ont fini par être dissous.
En mars 2026, la mort du néo-nazi Quentin Deranque est un levier politique : la droite instrumentalise ce drame pour imposer une équivalence entre identitaires et antifascistes. Cette rhétorique du « dos à dos », appuyée par une minute de silence à l’Assemblée, a justifié la dissolution de la Jeune Garde par l’État le 30 avril 2026.
« On ne dissout pas une idée, on ne dissout pas une détermination. Face à la menace fasciste qui s’installe, nous ne lâcherons rien : la lutte pour nos quartiers et nos libertés ne fait que commencer », assurait Raphaël Arnault, suite à cette dissolution.
L’élu LFI, cofondateur et porte-parole du groupe, avait été vivement attaqué au moment de la mort de Quentin Deranque à Lyon. Le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, avait vivement accablé le député insoumis.
L’histoire se souviendra de cette minute de silence rendue à l’Assemblée pour un jeune homme dont on découvrira plus tard qu’il était un adorateur d’Hitler assumé. L’instrumentalisation de sa mort reste une séquence politique majeure.
La répression policière contre les antifascistes
Le matin du 1er mai, au marché de la Croix-Rousse, nous avons rencontré Marcelle, qui dénonce l’omniprésence des militants néo-nazis à Lyon.
« J’ai 78 ans, je suis née à la Croix-Rousse. Mon oncle passait par les traboules pour échapper à la Milice. Quand je vois ces jeunes en groupes, habillés tout en noir, qui descendent de la colline en criant des horreurs le samedi soir, j’ai les jambes qui flageolent. C’est le même climat, l’impression que la rue ne nous appartient plus. »
L’impression du retour d’un cauchemar partagé par de nombreux anciens de Lyon, qui s’éteignent avec les années.
Claude Bloch, figure emblématique de la mémoire Lyonnaise, est décédé fin 2023. “ Ce que je vois aujourd’hui me glace. On a le sentiment que la leçon n’a pas été retenue”, alertait déjà cette grande figure de la résistance, dans un entretien au centre d’histoire de la Résistance et de la déportation.
« Mon père a caché des juifs ici, sous l’Occupation. Voir aujourd’hui des jeunes parader avec des croix celtiques à deux pas de la place Saint-Jean, c’est un crève-cœur. » confie un habitant du 5e arrondissement. « On a laissé un terreau s’installer, et maintenant la plante vénéneuse pousse partout. »
A Lyon, la manifestation du 1er mai a été émaillée de violences. Charges policières, mortiers, gaz lacrymogènes… Tout l’arsenal dont dispose la police a été utilisé, et très vite.
« D’habitude, la tension monte un certain temps avant qu’ils ne nous attaquent. Cette année, ils semblaient vouloir expédier la manif. Cela fait plus de 5 ans que je manifeste le 1er mai à Lyon, aujourd’hui elle a été bien plus courte que les autres années. », décrit Clémence, une jeune Lyonnaise, pour La Relève et La Peste.
« On est vraiment saoulés de voir l’énergie que déploie la police et l’Etat pour nous intimider, parfois avec violence, alors que des identitaires peuvent défiler tranquillement en étant quasi protégés par les forces de l’ordre parfois ! C’est hallucinant. On a l’impression que Lyon perd la mémoire. Mais c’est partout pareil de toute façon… » déplore Abel, trentenaire, pour la Relève et La Peste.

Manifestation du 1er Mai 2026, Lyon. © broth_earth
D’une génération à l’autre : la résistance perdure
Face à ce que de nombreux habitants de Lyon décrivent comme une « gangrène », la ville a vu naître une résistance civile, organisée et créative. En 2025 et 2026, ces initiatives ne se contentent plus de dénoncer, elles occupent le terrain pour “respirer à nouveau”.
Le collectif FLF (Fermons les Locaux Fascistes) en est un des fers de lance. Son action repose sur une pression constante par des pétitions, manifestations ou recours juridiques pour obtenir la fermeture administrative des bars et centres de sport gérés par l’ultra-droite.
Des bastions identitaires comme La Traboule – bar associatif et siège du groupe Génération Identitaires puis des Remparts – ou encore L’Agogé – salle de boxe et de MMA fief des adeptes de mouvance identitaires – ont mis la clef sous la porte en juin 2024 suite aux actions du collectif FLF.
« Les violences et le fascisme, c’est pas nouveau à Lyon. » assure Paul, un photojournaliste, pour La Relève et La Peste. « J’ai l’impression d’avoir connu des moments où il pouvait y avoir 3 à 10 agressions fascistes par semaine contre des personnes racisées, identifiées LGBTQIA+, enfin tout ce qui ne plaisait pas aux fachos. […] Ce qui a changé récemment, c’est qu’ils se retrouvent moins en ville. Ils viennent sur certains événements de gauche, pour menacer, intimider, etc. mais ils n’ont plus de bastion à Lyon […] »
D’après certaines sources, les néo-nazis se retrouveraient désormais aux Monts d’Or, la banlieue nord la plus riche de Lyon. C’est le terrain de la vieille bourgeoisie catholique et traditionnelle lyonnaise. « Les identitaires y ont beaucoup de contacts, de parents », assure Paul. Autre repaire avéré : Lyon III, la fac de droit.
« Bruno Gollnisch (figure historique du FN, ndlr) y a enseigné jusqu’en 2012 », rappelle Paul. « D’ailleurs, Quentin Deranque y était étudiant. Depuis, la fac veut laver son image de fief de l’extrême-droite, mais il y a souvent des dérapages de certains profs ; et les groupuscules identitaires étudiants y sont très puissants. »
Face à l’organisation des néo-nazis, les antifascistes sont déterminés à tenir les digues. « Même s’il y a une grosse implantation identitaire à Lyon, la résistance est là. Malgré sa dissolution, la Jeune Garde a insufflé un vrai souffle à la lutte antifasciste. On ne se laisse pas faire. Il y a plein d’événements antifascistes comme l’Antifa-fest, une foule de lieux alternatifs dans lesquels les antifa s’organisent. Et puis, malgré tout, le FN ne s’est toujours pas implanté ici ! Bref, même si l’ultra-droite est bien présente localement, institutionnellement, économiquement et politiquement, un immense mouvement citoyen se dresse face à elle. »
Malgré le poids d’une violence qui s’obstine, la jeunesse lyonnaise refuse de céder le pavé au fascisme. Entre vigilance lucide et solidarité de terrain, l’horizon reste à la Résistance. À Lyon, l’espoir est décidé à ne jamais baisser la garde.
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