Une étude révèle que 33 % des requins analysés aux Bahamas portent des traces de drogues et de médicaments.
Aux Bahamas, le mythe d’une mer immaculée vacille. Une étude publiée dans Environmental Pollution révèle que des requins évoluant près d’Eleuthera, au nord-est de l’archipel, présentent dans leur sang des traces de substances pharmaceutiques. Voire illicites.
Sur 85 individus appartenant à cinq espèces – dont les requins-nourrices et les requins de récif des Caraïbes – 28, soit 33 %, étaient contaminés. Parmi les composés identifiés : caféine, paracétamol, diclofénac et… cocaïne.
La contamination n’est pas la même chez tous les requins. La caféine est la plus fréquente, retrouvée chez plusieurs espèces, tandis que la cocaïne reste rare et ne concerne que quelques individus.
Les chercheurs ont aussi étudié le fonctionnement interne des animaux. Ils observent moins d’urée (un déchet lié au fonctionnement des reins) et plus de lactate (un indicateur de stress et de manque d’oxygène) chez les requins exposés, ce qui peut traduire un déséquilibre. Sans preuve d’effets durables à ce stade, l’étude évoque néanmoins de premiers signaux biologiques.
Les prélèvements ont été effectués dans des zones côtières peu profondes, à environ six kilomètres du rivage, là où les polluants se concentrent. Ces milieux fonctionnent comme de véritables bassins de collecte. Eaux usées, ruissellements agricoles et rejets urbains s’y accumulent inexorablement.
Plus surprenant encore, l’étude se concentre autour d’une île pourtant réputée isolée. « Il s’agit d’une île très isolée des Bahamas », rappelle la biologiste Natascha Wosnick, de l’Université fédérale du Paraná, interrogée par ScienceNews.
Mais dans un archipel largement tourné vers le tourisme, l’urbanisation croissante et la multiplication des résidences secondaires accentuent sensiblement la contamination.
Ces résultats pointent un phénomène global. Les « contaminants émergents » (CEC) (médicaments, stimulants, drogues…) sont désormais présents dans les océans. Chez les requins, prédateurs au sommet de la chaîne et à longue durée de vie, ces substances s’accumulent au fil des proies et des années.
Plusieurs experts invitent toutefois à la nuance. Éric Clua, vétérinaire et spécialiste des requins, salue une étude « intéressante », tout en invitant à en relativiser la portée.
« La cocaïne n’est qu’un des quatre produits qui a été retrouvé », explique-t-il à La Relève et la Peste, soulignant qu’elle ne concerne qu’environ 10 % des requins contaminés.
« La problématique de la pollution des océans est très ancienne », ajoute-t-il, évoquant notamment les métaux lourds déjà bien documentés.
Des polluants comme le mercure ou les polychlorobiphényles (anciens produits chimiques industriels très persistants) s’accumulent chez les requins et peuvent entraîner des troubles neurologiques, des atteintes aux organes et des problèmes de reproduction.
Dans les Caraïbes, alerte Éric Clua, le danger ne se limite pas aux polluants. Il s’enracine aussi dans la métamorphose du littoral. Bétonisation galopante, érosion des côtes, disparition des mangroves ces nurseries essentielles pour les requins… Près de 35 % d’entre elles ont disparu depuis 1980, selon l’Organisation des Nations unies.
« La cocaïne, c’est “sexy”. Les mangroves, beaucoup moins. Alors que l’enjeu est bien plus important », poursuit-il.
Une bien triste certitude s’impose toutefois. Même les eaux les plus limpides portent désormais la signature chimique de l’homme.
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