Mi-décembre, le Conseil de Paris a donné son feu vert au projet de construction d’un nouvel incinérateur sur la commune de Vitry-Sur-Seine, dans un quartier populaire en pleine transformation, à forte densité urbaine et dans le département du Val-de-Marne qui compte déjà trois incinérateurs. Un collectif regroupant plusieurs associations se mobilise pour arrêter ce projet que Paris impose à sa banlieue.
Le Collectif 3R demande un moratoire sur les capacités d’incinération de déchets dans le Val-de-Marne, alors que le département brûle déjà deux fois plus de déchets par habitant que le reste de l’Île-de-France.
« Nous militons contre l’incinération en zone urbaine dense et surtout pour la réduction des déchets », précise Amélie Boespflug, coprésidente du collectif et dermatologue, à La Relève et La Peste.
Le Collectif 3R, association reconnue d’intérêt général, regroupe les associations Agir à Villejuif, Les Amis de la Terre, Attac Ivry-Charenton, CLCV Ivry, Passerelles, ALIC, avec le soutien de Zero Waste France.
« Les incinérateurs sont responsables d’une pollution environnementale incontestable, associée à de possibles risques sanitaires. Nous sommes inquiets pour les populations vivant à proximité de ces usines. Nous dénonçons une injustice environnementale et demandons l’arrêt total du projet de Vitry-sur-Seine. »
L’association s’est initialement constituée pour lutter contre le projet de construction d’un nouvel incinérateur à Ivry-sur-Seine, commune voisine de Vitry-sur-Seine, visant à remplacer l’usine actuelle vieillissante. Malgré la mobilisation, la nouvelle usine d’incinération d’ordures ménagères devrait être opérationnelle en septembre.
La promesse d’un chauffage plus vert
Ce nouvel incinérateur à Vitry-sur-Seine est justifié par la volonté de remplacer et décarboner le réseau de chaleur urbain actuel de Paris, qui fonctionne en grande partie grâce au gaz. Il chauffe près d’un million de personnes, dans Paris et 16 communes voisines, ainsi que la totalité des hôpitaux parisien. C’est la société Dalkia, filiale d’EDF, qui a remporté l’appel d’offres, avec le projet Thermo-sur-Seine.
« Ce nouveau contrat repose sur un verdissement sans précédent du mix énergétique du réseau de chaleur parisien : il permettra d’atteindre 76 % d’énergies renouvelables et de récupération produites localement en 2034, en s’appuyant massivement sur la géothermie », vante la ville de Paris sur son site.
Derrière cette promesse de « chauffage plus vert et moins coûteux » se cache un incinérateur de déchets de bois et de combustibles solides de récupération (CSR) – aussi appelé chaudière CSR ou chaufferie CSR. Les CSR sont produits à partir de déchets considérés comme non dangereux et ne pouvant plus être recyclés.
« Ces combustibles peuvent être constitués d’encombrants, de boues d’épuration, de plastiques, de voitures déchiquetées. Nous nous attendons donc à ce que cette usine soit plus polluante que les usines d’incinération des déchets ménagers », s’inquiète Amélie Boespflug.
« De plus, ces déchets toxiques ne seront pas récoltés qu’au niveau local, mais à 300 km à la ronde, provenant donc de zones de faible population pour les apporter dans l’une des zones les plus densément peuplées de France, déjà surexposée à la pollution des incinérateurs. Rien ne justifie ce projet. »
La combustion qui se joue au sein des incinérateurs expose à de nombreux composés chimiques. « La quantité de dioxines produites par les usines d’incinération a beaucoup diminué depuis les années 1990 grâce aux progrès technologiques et à l’utilisation de nouveaux filtres. Néanmoins, les dioxines ne représentent qu’une partie des milliers de composés émis, comme les métaux lourds, les particules fines et ultrafines, les gaz acides, les hydrocarbures aromatiques et les PFAS », s’inquiète la médecin.
« La dangerosité de beaucoup de ces composés est inconnue, et nombreux d’entre eux ne sont ni surveillés ni réglementés. »

Manifestation de 2015 du collectif 3R
Un sur-risque de cancer à proximité des incinérateurs de Besançon et Nice
L’année dernière, le Collectif 3R, avec l’aide de Zero Waste Europe, avait mandaté les chercheurs du bureau d’études de ToxicoWatch pour documenter la présence de dioxines à proximité de l’incinérateur de déchets ménagers d’Ivry-sur-Seine.
« Les analyses montrent que la pollution environnementale – au niveau de l’eau de pluie, des mousses végétales et du sol – est maximale dans un périmètre d’un kilomètre autour du site », rapporte la coprésidente du Collectif 3R.
Par ailleurs, une étude de 2011 montre que les riverains de l’incinérateur d’ordures ménagères de Besançon présentent des concentrations sanguines élevées de différents polluants comme les dioxines et les furanes et que ces niveaux élevés sont associés à une augmentation du risque de certains cancers comme les lymphomes non hodgkiniens et les sarcomes.
À Nice aussi, un sur-risque de cancer, notamment de myélome chez les hommes, a été mis en évidence chez les personnes vivant à proximité de l’incinérateur, selon une étude de 2020.
« Or, l’incinérateur de Besançon est le deuxième incinérateur en France avec le plus d’écoles dans un rayon de 800 mètres et celui de Nice est le troisième », indique Amélie Boespflug, précisant que le nombre d’écoles est très corrélé à la densité de population.
« Ces résultats renforcent notre idée que le risque sanitaire concerne surtout les populations qui habitent dans un rayon d’un kilomètre autour d’un incinérateur, même si le risque n’est pas exclu au-delà et qu’il existe possiblement un effet cocktail dans des populations urbaines déjà soumises à d’autres sources de pollution de l’air. »
Les habitants d’Alfortville sont notamment exposés simultanément à la pollution liée aux incinérateurs de Créteil et d’Ivry-sur-Seine et pourraient, si le projet voit le jour, être aussi exposés à celle de Vitry-sur-Seine.

Manifestation de 2023 du collectif 3R
Un quartier populaire en pleine mutation
Selon le département du Val-de-Marne, 15 communes se situent dans un rayon de 4 km autour du site envisagé, situé dans le quartier des Ardoines, ce qui concerne près de 500 000 habitants, 39 collèges publics, 29 crèches départementales et 35 centres de protection maternelle et infantile (PMI).
Le quartier populaire des Ardoines est une zone en pleine densification urbaine, faisant l’objet d’un projet d’aménagement de grande ampleur, capable d’accueillir 20 0000 habitants d’ici à 2040.
« L’incinérateur peut mettre en péril ce projet de développement urbain et fragiliser son équilibre économique, alors qu’un incinérateur peut notamment faire baisser le prix du mètre carré », craint également la coprésidente du Collectif 3R.
De son côté, le département Val-de-Marne refuse de devenir le « territoire servant » de Paris, accueillant les infrastructures polluantes que la capitale ne veut pas sur son sol. Un précédent : il y a 30 ans, un projet d’un incinérateur sur le même site avait été abandonné face à la mobilisation des habitants.
Plusieurs pétitions ont été lancées pour s’opposer à ce projet, notamment par le département Val-de-Marne.
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