Les agriculteurs français ont pris l'habitude d'évacuer l'eau le plus rapidement possible de leurs parcelles. Alors que le dérèglement climatique engendre une alternance d'inondations et de périodes de sècheresses prolongées, il devient urgent de changer les pratiques agricoles pour régénérer le cycle de l'eau. L'agriculteur Pierrick Berthou décrypte dans cette tribune nos erreurs historiques et nos marges d'adaptation. Sa tribune a été validée par l'hydrogéologue Chloé Conort.
Arrêtons d’expulser l’eau
Lors de l’été 2022, nous avons connu une sécheresse particulièrement marquée. Nous devions retenir la leçon, tirer les enseignements et agir. Et, depuis, que s’est-il passé ? Rien, rien n’a été fait, absolument rien, sinon d’envisager l’économie d’eau, cette ineptie. Quelques jours de pluie et tout a été oublié : sécheresse, canicule, restrictions d’eau et incendies dévastateurs. Quelle inconscience ! A l’été 2025, un nouvel épisode de sécheresse a sévi. Dans certains endroits, les autochtones considèrent la sécheresse de 2025 pire que celle de 2022…
Depuis 60 ans, nous avons redessiné nos paysages agricoles pour qu’ils soient adaptés aux machines plus grandes et plus larges. Exit les talus et les arbres avec le fameux remembrement agricole. Puis, la P.A.C. de 1992 a honteusement favorisé les cultures de céréales (cultures sèches) au détriment de l’élevage (cultures vertes). Exit les prairies parfois centenaires, leurs formidables capacités de rétention d’eau et une biodiversité époustouflante.
Et que dire des ruisseaux qui ont été au mieux rectifiés, mais le plus souvent comblés ! Tout cela a provoqué un déséquilibre hydrologique et écologique. L’eau, jusqu’alors gérée à bon escient, est systématiquement expulsée : c’est la raison pour laquelle l’eau nous fait défaut.
Nos villes ne sont pas restées inactives, il fallait vivre avec son temps. Zones artisanales, commerciales, industrielles, villégiatures ont recouvert nos sols de bitume, de béton, de plastique, de verre, d’acier. Ces surfaces autrefois perméables recevaient l’eau de pluie, et la stockaient, de façon qu’elle puisse s’infiltrer, s’évaporer, s’évapo-transpirer, ou ruisseler.
Ces zones artificialisées s’étalant de plus en plus, telle une tâche d’encre, favorisent l’expulsion de l’eau. Les villes deviennent, par absence d’eau, d’immenses pôles de chaleur qui ne s’évacue pas, car c’est par l’évaporation de l’eau que la température baisse. De part la modification de nos paysages agricoles et de l’organisation de nos cités, l’eau n’a plus le temps d’œuvrer. Sinon de provoquer des catastrophes (inondations, mais aussi sécheresses suivi d’incendies).
La France reçoit, sous forme de pluies, environ 500 milliards de litres d’eau par an. Après évaporation des deux-tiers, il reste, à notre disposition, à peu près 175 milliards de litres d’eau. Sur ces 175 milliards de litres d’eau, nous prélevons environ 5 milliards de litres annuellement, soit 2,5% à 3% des 175 milliards.
Et, les « grands spécialistes » qui nous entourent osent nous parler à longueur d’année de raréfaction de la ressource en eau et de la nécessaire économie d’eau. Osez parler ainsi, c’est ne douter de rien ou être sacrément incompétent !
Lorsque les sécheresses surviennent, nous en arrivons à compter les dernières gouttes disponibles en vue de « prioriser l’usage ». Alors que nous avons organisé, auparavant, l’expulsion de millions de mètres cubes d’eau dans le but qu’ils se déversent dans la mer. Quelle aberration ! En fait, nous ne manquons pas d’eau – et n’en manquerons pas – bien au contraire. En réalité, nous ne la gérons pas, nous l’expulsons.
Des politiques incohérentes
Des périodes sèches, il y en a toujours eu et il y en aura toujours. Le problème n’est pas vraiment là. Le problème réside dans le fait que nous ne nous préparons pas à les affronter. Autant dire que nous acceptons les sécheresses et leurs conséquences comme une fatalité, cela ne devrait pas être le cas. Le discours qui nous est seriné à longueur de temps va dans le sens de l’acceptation de cette fatalité. Et, c’est l’acceptation de cette fatalité qui justifie les mots ressource, consommation, priorisation de l’usage.
L’eau n’est pas une ressource, c’est un cycle : nous retrouvons constamment la même eau au fil du temps. De même, l’eau n’est pas consommée, elle est utilisée ou, si vous préférez, elle est empruntée. Si l’eau était réellement consommée, il y a belle lurette que nos océans seraient vides !
Quant à la priorisation de l’usage de l’eau, les chiffres ci-dessus parlent d’eux-mêmes. C’est une question qui ne devrait jamais se poser. Pour notre plus grand malheur, nos décisions sont dictées par des dogmes, des idéologies, nos émotions et l’urgence. Et, la science qui devrait être le 1er réflexe, est devenue la 5ème roue du carrosse…
Parmi ces idéologies et dogmes, il y a la croyance que l’Homme est nuisible à la nature, que celle-ci pourrait parfaitement faire sans nous, or nous sommes une partie de la nature. En terme de dogme, en France, nous avons la loi sur la continuité écologique ( R214-109) qui organise l’écoulement de l’eau sans frein. Depuis le 15/08/2024, l’Europe a adopté, avec la même logique, la directive cadre sur l’eau (200/60/CE-WFD) qui vise à restaurer au moins 25000 kilomètres de cours d’eau en état de libre cours.
Autant dire que l’Europe va se transformer en un tonneau des Danaïdes. Nul besoin de consulter les oracles ou être un grand devin pour comprendre que dans les prochaines années, l’Europe va connaître des sécheresses, des canicules, des incendies et des inondations sévères…
Nos décideurs se cachent derrière le dérèglement climatique pour se dédouaner de leurs décisions irrationnelles. Une vraie gestion de l’eau, non seulement, réduirait les drames des sécheresses et de leurs conséquences (canicules-incendies). Elle limiterait, aussi, considérablement les inondations et serait un précieux levier contre le dérèglement climatique.
Paolo Lungari, à Las Gaviotas, en Colombie a replanté 8000 hectares de forêt. En 25 ans, la qualité de l’eau et de l’air s’est considérablement améliorée, mais surtout, la température moyenne a baissé de 3°. Si son expérience exceptionnelle a été quasi-stoppée par la guerre entre le gouvernement et les cartels de la région, la régénération de ces territoires reste exemplaire.
Sous nos latitudes, une fois que nous avons expulsé notre eau douce vers la mer, nos décideurs en sont réduits à mettre en place des restrictions d’eau pour tous et sous toutes ses formes. Cela va de la demande de réduire ses prélèvements en eau, jusqu’à l’interdiction des irrigations pour l’agriculture. Ces décisions, prisent dans l’urgence, sont simplement insensées !
Stopper l’usage de l’eau n’a non seulement aucune incidence sur le flux des cours d’eau, mais met aussi en péril notre alimentation. Nous empêchons les excès de chaleur d’être évacués par l’évaporation et l’évapotranspiration et in fine, nous retardons le retour des pluies. C’est lorsqu’il pleut qu’il faut agir, en hiver.
Protéger le cycle de l’eau
L’origine de nos décisions sur la gestion de l’eau nous amène à penser que nous sommes en face d’un volume d’eau qui diminuerait, diminuerait, diminuerait… Ce message est terriblement anxiogène et totalement faux. Nous ne gérons pas un volume d’eau mais bien le cycle de l’eau, et il doit être préservé et alimenté. Ce qui passera par un aménagement différent de nos campagnes et de nos cités.
Nous devons créer des paysages de rétentions d’eau à base de retenues d’eau, de mares, de lacs, d’étangs, de fossés de récupération et d’infiltration de l’eau, de petits barrages, de végétations vertes, d’agroforesterie à base de feuillus et d’élevages herbagers répartis sur tout le territoire. Il faut retenir l’eau douce autant que possible et utiliser ses fonctionnalités (infiltration-évaporation-évapotranspiration-ruissellement), tout le contraire de ce qui est fait actuellement. Nous devons utiliser-emprunter-massivement l’eau !
L’historien Jean Baptiste Fressoz nous enseigne que le paysage de l’Europe est le fruit du travail des castors. Ce travail a fait s’ériger une multitude de petits barrages sur tous les cours d’eau Européens. En ralentissant l’écoulement de l’eau, elle s’infiltrait et humidifiait régulièrement la terre. Les plantes vertes étaient approvisionnées en eau, d’où l’évapotranspiration et l’évaporation. Cela valait à l’Europe un climat tempéré !
L’économie d’eau, telle que préconisée, va assécher nos sols et notre atmosphère entraînant des sécheresses, des canicules, des incendies et des inondations. Économiser l’eau, c’est aussi détruire nos cultures donc détruire notre alimentation. Ensuite, économiser l’eau par des plantes aux faibles besoins en eau, c’est arrêter l’évapotranspiration donc stopper l’évacuation de la chaleur, c’est tout bêtement créer des canicules. Par ailleurs, économiser l’eau empêche la formation des prochaines pluies. Enfin, économiser l’eau revient à faire payer un lourd tribut à la biodiversité.
Comme le dit l’agronome Konrad Schreiber : « un sol sec est un sol foutu ». Aussi paradoxal que cela paraisse, c’est justement lorsqu’une période sèche s’amorce qu’il faut remettre de l’eau dans nos sols pour alimenter le cycle de l’eau et stopper net l’infernal mécanique de sécheresse-canicule-incendie. A l’exact opposé de nos actes , d’où nos catastrophes. Économiser l’eau en période sèche précipite une situation déjà périlleuse en désastre.
La combinaison de l’écoulement sans frein de l’eau, des économies d’eau, des plantes aux faibles besoins en eau, la fin de l’élevage et l’orientation de l’agriculture vers des cultures telles que les céréales ont fait que la Péninsule Ibérique se transforme un désert, ce que le sud de la France devient, tout comme le seront le Nord et l’ouest de la France si nous ne réagissons pas. Dans un avenir proche, c’est toute l’Europe qui risque de se désertifier.
Ce qu’il faut retenir, c’est que nous devons prendre en charge l’eau de pluie dès qu’elle touche le sol, freiner son ruissellement, ralentir son flux, favoriser l’infiltration, l’évaporation et l’évapotranspiration et l’utiliser-emprunter-abondamment. Il faut laisser l’eau s’évaporer, sans quoi nous n’aurons pas de pluies en retour.
Souvenez-vous, les sécheresses, les canicules et les inondations ne sont pas une fatalité. Accepter cette fatalité, en considérant l’eau comme une ressource qui se raréfie, nous mènera à la marchandisation de l’eau. Nous ne devrions jamais accepter qu’un bien commun soit privatisé ! Ni que l’eau, ce bien commun, se retrouve entre les mains des mercantis. Nous le paierions très cher !
