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Face à l’extinction des poissons migrateurs, le gouvernement s’attaque au silure plutôt qu’à la surpêche

Pour les scientifiques, les migrateurs disparaissent aujourd’hui, et ce depuis des centaines d’années, à cause des barrages, de la surpêche, de la pollution et de la destruction de leurs habitats. Le déclin des saumons a commencé dans les années 1500, alors que le silure est revenu dans nos eaux en 1968.

Un projet de décret vise à inscrire le silure glane sur la liste des "espèces susceptibles de provoquer des déséquilibres biologiques", notamment pour les poissons migrateurs amphihalins. Naturalistes, pêcheurs de loisirs et fédérations s’opposent au décret, et rappellent les véritables causes de l’extinction des poissons migrateurs : la pêche industrielle, les barrages et le réchauffement climatique.

Un poisson opportuniste qui s’auto-régule

On dénombre des dizaines, voire des centaines d’espèces de silures à travers le monde. Celle qui est présente dans nos cours d’eau français est le silure glane. Ce très grand poisson peut atteindre 2 mètres de longueur et dépasser les 100 kg.

« Ce sont de très grands prédateurs opportunistes. Au sommet de la chaîne alimentaire, ils peuvent s’attaquer à des canards, des ragondins ou de gros poissons pouvant atteindre 1 mètre. Mais ils peuvent aussi se nourrir de vers, d’écrevisses, de corbicules (petits coquillages), d’animaux morts, etc. », explique le naturaliste et biophysicien Bill François pour La Relève et La Peste.

Surtout, le silure se régule de lui-même. Cannibale, les gros silures n’hésitent pas à manger leurs plus jeunes congénères. Si l’on tue massivement les grands spécimens, les petits vont proliférer. Des observations de terrain, comme en témoigne le président de la fédération départementale de pêche Christian Heintz pour France3Régions :

« Chez nous, dans la Loire, il y a même moins de silures qu’il y a 15-20 ans. Le principal prédateur du silure, c’est le gros silure… Il est en train de s’auto-réguler. »

Bill François montre l’intérieur de la bouche d’un silure

Remonter le cours… de l’histoire

L’histoire du silure est similaire à celle de nombreux autres poissons de nos rivières dont le peuplement est intimement lié aux glaciations, dont les dernières recouvraient très largement la France.

« Avant le dernier âge glaciaire, il y avait des silures dans un grand nombre de nos bassins versants, en particulier le Rhône et la plupart des fleuves de l’Est de la France. Quand les glaciers sont arrivés, les silures ont disparu de ces régions et se sont réfugiés dans le delta du Danube, un refuge glaciaire », raconte Bill François, co-auteur de notre livre-journal EAU.

Quand les glaciers se sont retirés, de nombreux fleuves se sont connectés et leur ont permis d’atteindre le Rhin, où ils sont restés jusqu’à la Renaissance avant de disparaître, notamment à cause de la surpêche et de ce que l’on a appelé le Petit Âge glaciaire.

« L’homme a essayé de le réintroduire un peu partout pendant très longtemps, parce qu’il fascinait les gens au Moyen Âge et constituait une source de protéines importante », poursuit Bill François.

C’est dans les années 1960 que sa réintroduction, plus ou moins officielle, a fonctionné et que le silure a repeuplé nos fleuves.

Bill François montre un silure pêché dans la Seine

Un décret d’extermination

Le ministère a lancé une consultation publique nationale pour inscrire le silure sur « la liste des espèces susceptibles de provoquer des déséquilibres biologiques » dans les bassins Adour-Garonne et Loire-Bretagne. La consultation publique est ouverte jusqu’au 16 mars.

« Ce décret s’inscrit dans le contexte du déclin des poissons migrateurs. Les essais d’extermination du silure ont été menés sous prétexte de préserver les poissons migrateurs sur lesquels le silure exerce une prédation », explique Bill François pour La Relève et La Peste.

Ici, nous parlons des poissons amphihalins. Ces derniers, dont le saumon, passent une partie de leur vie dans la mer et une partie dans l’eau douce. Ils remontent les fleuves et, lors de ces migrations très fatigantes, ils se font parfois manger par les silures.

Ce serait donc a priori, pour protéger les saumons et ses pairs que ce décret verra le jour. Mais le silure ne serait-il pas utilisé pour masquer d’autres causes, plus graves et plus humaines ?

« Le silure est utilisé comme un bouc émissaire pour masquer les autres problèmes et ne pas prendre de décisions sur les causes majeures de la disparition des migrateurs. Sans elles, il pourrait y avoir autant de silures que l’on veut, les poissons migrateurs ne disparaîtraient pas », révèle Bill François.

Pour les scientifiques, les migrateurs disparaissent aujourd’hui, et ce depuis des centaines d’années, à cause des barrages, de la surpêche, de la pollution et de la destruction de leurs habitats. Le déclin des saumons a commencé dans les années 1500, alors que le silure, lui, est revenu dans nos eaux en 1968.

« Le déclin du saumon entre 1500 et 1900 a été multiplié par 100, puis encore par 100 entre la guerre et aujourd’hui. Le silure ne mangerait quasiment aucun migrateur s’il n’y avait pas les barrages, car il ne peut pas attraper un saumon. Il les attrape principalement parce qu’ils sont coincés par les barrages », explique Bill François.

Le silure est un animal très intelligent qui utilise des techniques de chasse complexes évoquant celles des mammifères marins. D’ailleurs, dans sa région d’origine, il cohabite — et a cohabité pendant des millénaires — avec les poissons migrateurs.

Tête de silure – Crédit : Bill François

Les barrages en cause

Plus surprenant, les fleuves qui se portent le mieux sont aussi ceux où il y a le plus de silures.

« En 2010, en France, il y avait 1 555 barrages qui ont été identifiés et qui devaient, via la loi européenne, être mis en conformité dans les quatre ans pour protéger l’anguille, une espèce très menacée. Il n’y en a qu’entre 15 % et 20 % qui le sont aujourd’hui », dénonce Bill François.

Avant les barrages, il y avait 10 000 fois plus de saumons. Et pour cause, les poissons s’épuisent au pied des barrages car les passes à poissons sont souvent trop hautes.

« Aujourd’hui, une semaine de pêche permet d’attraper un seul saumon. Avant les premiers barrages, on pouvait en pêcher dix mille sur le même laps de temps. Il faut se rappeler l’abondance d’autrefois, sinon, on ne comprend pas les enjeux », détaille Bill François.

Les migrateurs ne sont pas les seuls à être impactés par l’homme dans les rivières. Avant les barrages, il y avait un autre grand prédateur dans nos rivières : l’esturgeon. Il jouait le même rôle que le silure, mais il est au bord de l’extinction aussi. La dernière population au monde, qui vit dans le bassin Garonne-Dordogne, ne compte plus suffisamment d’individus pour être viable.

Une pollution avérée

Or, le silure est un poisson qui stocke la pollution des milieux dans lesquels il évolue. Il dépasse quasiment toujours les seuils de polychlorobiphényles, des molécules chimiques de synthèse polluantes persistantes dites PCB, et de mercure autorisés. Comme le thon et de nombreux prédateurs marins, certaines parties de son corps fixent le mercure.

« Le silure séquestre le PCB et le mercure dans différentes parties de son corps », précise le biophysicien Bill François. « Or, les tests mesure le mercure dans « la partie PCB », et vice-versa ! Les autorités prétendent ainsi que les silures sont sans danger pour la consommation humaine. Mais il est évident que le silure est largement au-dessus des seuils ».

Plusieurs études se sont penchées sur le sujet. En 2023, l’Association de défense des milieux aquatiques démontrait ainsi que « les taux de contamination des grands silures en mercure et PCB atteignent des taux respectivement deux à sept fois le plafond légal dans la partie antérieure et dix à vingt fois le plafond légal dans la partie postérieure. »

Une filière menacée

Avec la raréfaction des poissons dans les rivières, les pêcheurs de loisirs se sont rabattus sur les espèces en expansion. Il existe ainsi toute une économie de la pêche sportive du silure : opérateurs de tourisme, marques et guides à destination des passionnés qui l’attrapent, puis le relâchent. Bill François utilise cette méthode pour le suivi des populations, et la juge respectueuse du silure.

« Tous ces gens paient des redevances pour le milieu aquatique. Cela rapporte de l’argent non seulement à l’économie, mais aussi aux organismes de protection des rivières », plaide Bill François.

Avec sa sale gueule, le silure est un bouc émissaire idéal. Cependant, il sera impossible de sauver les saumons français de l’extinction sans s’attaquer aux barrages et à la pêche industrielle. La disparition des créatures des rivières nous invite à régénérer les cycles de l’eau, comme le détaille notre livre-journal, et à réhydrater nos écosystèmes pour créer des habitats propices aux poissons, notamment des frayères et des zones humides.

La consultation publique, elle, a recueilli à l’heure où nous concluons ces lignes plus de 2900 contributions. Le sort du silure sera décidé en fonction du nombre de contributions.

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Liza Tourman

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