A travers, l’image, le son et la lumière, Vincent Munier dépeint sa vision poétique du Vivant. Retour sur son film « le Chant des forêts » qui a dépassé le million d’entrées.
LR&LP : Quelle était ton intention en réalisant ce film ?
Vincent Munier : C’est un acte militant. J’ai grandi auprès de mon père et de ses amis écologistes qui étaient et sont toujours très engagés. Ils m’ont inculqué à la fois l’émerveillement et la tristesse devant le désintérêt total de nos contemporains face au Vivant. Ce sont des combats incessants.
J’ai décidé de prendre un autre chemin et de poser mon regard sur la beauté. Grâce à mon histoire personnelle, j’ai envie d’émouvoir, de sensibiliser, d’embarquer le maximum de gens vers cette empathie que l’on peut développer pour ce qui nous entoure.
Comment se fait-il qu’on soit si peu nombreux à être affectés par l’enlaidissement de nos paysages ? Par le fait d’avoir des eaux dégueulasses, de respirer un air qui n’est pas bon, d’avoir de la neige qui n’est plus blanche avec des particules dessus ? On devrait être beaucoup plus révoltés ! Ce film, c’est une invitation à se réveiller. Un réveil de tout ce qui est endormi, et même presque éteint au plus profond de nous.

Un cerf élaphe – Crédit : Vincent Munier
LR&LP : Pourquoi les Vosges ?
Vincent Munier : Ce film est personnel, plus fort que « La panthère des neiges » qui représentait un épisode de ma vie, une aventure. J’ai écumé beaucoup d’endroits, parfois hostiles, à l’affût d’espèces emblématiques. J’ai utilisé ce projet avec pour intention de réaliser « Le chant des forêts », plus profond et significatif pour moi. Cette forêt, c’est toute mon enfance, mon territoire. Là où j’ai fait des affûts depuis l’âge de 12 ans.
LR&LP : Derrière la disparition du Grand Tétras, on trouve la question de la mémoire. Comment fait-on vivre celle des paysages d’autrefois ?
Vincent Munier : Je suis surpris de voir à quel point on ne se rend pas compte que nos paysages changent. Que tout autour de nous est bouleversé et que l’on ne fasse rien. C’est complètement fou. On a défiguré nos campagnes et nos forêts. Il y a à mon sens, une méconnaissance, une ignorance qui provient en grand partie de notre système d’éducation. Il y a un manque d’école de la nature, de sensibilisation.
Il y a une membrane de plus en plus étanche entre notre monde de confort et l’extérieur. Ainsi, c’est plus simple d’accepter que nos forêts soient des champs d’arbres bien rangés. On s’y balade et c’est tout. Dans ce film, on pose la question de ce qu’est une vraie forêt.

Un pic noir jailli d’un arbre – Crédit : Vincent Munier
Il est difficile de changer les choses à notre échelle mais on peut ramener de la vie là où elle a été enlevée. Ce film montre et tente d’émerveiller face à cette effervescence de vie, devant des forêts variées, ses essences différentes, d’âges différents, de clairières et de bois morts.
Pendant une séquence, on voit dans une chandelle (un arbre coupé) trois espèces vivant dedans. Avec les coupes rases, il y a une crise du logement. C’est à cet endroit qu’il faut sensibiliser les personnes pour pallier à cette méconnaissance qui grandit.
Le Grand Tétras est une espèce emblématique du dérèglement climatique. Il a disparu des Vosges car les conditions hivernales ne sont plus là. On va les chercher dans le Grand Nord pour les réintroduire, mais ils meurent les uns derrière les autres. Notre défi est de réfléchir de manière plus globale et de ne pas se focaliser sur une espèce. Il faut s’occuper des milieux.

Michel, le père de Vincent, lui a enseigné l’art de l’affût, à l’écoute des êtres de la forêt – Crédit : Vincent Munier
Dans les Vosges, on a acheté des parcelles pour recréer des milieux, des clairières, favoriser les feuillus. En quelques années à peine, le milieu est beaucoup plus riche en insectes, en espèces végétales, en oiseaux, c’est très positif. La myrtille est revenue !
Il faut certes encaisser la disparation de cet oiseau emblématique, mais surtout se demander ce qu’il nous a appris ? Quels sont les défis à relever ? Il faut laisser de la place, arrêter de vouloir tout maîtriser et composer avec tous les êtres vivants.

Grand Tétras – Crédit : Vincent Munier
LR&LP : Dans une de tes interviews, tu dis que la disparition du Grand Tétras est en quelque sorte, le miroir de la lente disparition de ton père. Tu évoques les cycles du Vivant, que de la mort renaît la vie. Peux-tu nous parler de la philosophie qui se cache derrière ces mots ?
Vincent Munier : Passer autant de temps en forêt permet d’observer tous ces mécanismes, ces grands cycles du Vivant. Ces arbres, ces squelettes moussus au sol sur lesquels viennent pousser les petits sapins sont des images puissantes. Elles sont en parfait miroir avec la lente disparation de mon papa et de la vie qui germe à l’intérieur de Simon.
Comme on l’évoque dans le film : On part avec un capital, et après on a notre propre chemin. On passe de manière si rapide sur terre, et nous sommes dans une société qui n’ose plus affronter la mort. Peut-être que je l’évoque dans ce film pour me préparer à la disparation de mon père. Après une disparition, il y a toujours une renaissance.
Quand tu es en contact avec le Vivant, avec ce qui se passe dehors, tu es relié à ces grands cycles. On se sent appartenir et on revient à notre juste place. Toute cette beauté qui nous entoure. Le chant des oiseaux, la beauté de cette musique, cette symphonie qui fait que les arbres grandissent mieux que dans une forêt morte.
Ce n’est pas normal que nos contemporains acceptent de vivre avec des pylônes, du béton, du bruit, des avions. Il devrait y avoir une révolte, parce que pour notre bien-être intérieur et psychologique, nous avons besoin de tous ces non-humains que nous ignorons.

Son père, Vincent et son fils Simon
LR&LP : Quelle place prend le son dans ton film ? Comment vient-il raconter un récit diamétralement opposé à nos sociétés bruyantes, assourdissantes ? Le « silence » est-il le signe d’un monde plus Vivant ?
Vincent Munier : Ce n’est pas pour rien que le film s’appelle « Le chant des forêts ». A 12 ans, j’enregistrais les sons avec mon père. Je ne compte pas le nombre de fois où j’ai vécu des moments tellement forts, des rencontres avec des bêtes grâce au son. Le son est presque plus important que la vue. Dans ma quête et dans ma vie de photographe animalier, c’est tellement important.
Au cinéma, on peut envelopper les gens avec les sons. J’aime tout ce qui n’est pas abouti et qui laisse place à l’imaginaire. Avec le son, chacun va se faire sa propre image. Dans « Le chant des forêts », je donne la parole aux bêtes, aux timides, à ceux que l’on n’écoute plus.
Il y avait plein de raisons pour que la puissance sonore de ce film soit un vrai personnage, même plus que ça : une symphonie. J’ai voulu l’imposer aux gens pour les mettre en condition.

Chouette de Tengmalm – Crédit : Vincent Munier
LR&LP : Assis tous les trois autour de la table dans cette cabane, vous êtes le symbole de trois générations distinctes. Comment appréhendes-tu ces trois visions du monde Vivant ? Comment cela parle-t-il de des paysages qui se transforment ?
Vincent Munier : Même si Simon ne sera sûrement pas comme j’ai pu être avec mon père, il a une forme de curiosité sur le monde extérieur. Il est passionné par ce qui est beau. Il voit des choses par la fenêtre, et il est enthousiaste. Ce message lumineux est précieux.
Plus jeune, j’ai un peu souffert car c’était très dur d’être le fils d’un écologiste très engagé. On a souvent tendance à broyer du noir. Cela demande du courage. Quand tu parles des paysages, il y a grâce à ces combats eu des évolutions, mais pas assez rapides. Mais ce sont grâce à ces derniers qu’il y aura des échos pour les jeunes générations. Il faut le transmettre.
Avec un projet pédagogique, beaucoup d’écoles vont diffuser ce film. Il y un immense boulot à faire au niveau de l’éducation nationale, notamment avec l’école du dehors. Il faut être attentif à ce monde aseptisé qui nous amène à nous réfugier dans notre confort, et à ne pas laisser nos enfants dehors par peur.
Quand j’avais 12 ans, mes parents me laissaient partir en forêt, avec mon sac à dos, pour y dormir tout seul. C’est puissant quand tu es un enfant d’appréhender ces angoisses pour les dépasser.

Simon à l’affût dans la forêt – Crédit : Vincent Munier
LR&LP : Comment pourrais-tu imager, décrire ta vision poétique du monde ?
Vincent Munier : J’ai toujours été très ému. Est-ce que c’est parce que je viens des Vosges, avec ces forêts très humides, avec beaucoup de brume ? J’ai toujours été très sensible à l’aspect non abouti, imaginaire, presque sensuel et érotique de la nature. Je suis autant en admiration face à une lumière, que face à un tigre ou une panthère des neiges.
Je me surpasse pour avoir ces moments de grâce. Ce sont comme des prières. Dans la nature, il y a des moments qui me font un bien fou. Je sens que je fais partie de ce grand Tout. Dans mes photos, je montre un amour inconditionnel envers les bêtes.
Au niveau de leur beauté, il n’y a rien d’excessif, tout est parfait. Les plumages sont tellement magnifiques. J’ai toujours poussé pour essayer de capter, de choisir des moments très puissants. La lumière a toujours été mon moteur.

Un renard s’aventure sur la neige – Crédit : Vincent Munier. Vous pourrez retrouver cette photographie et de nombreuses autres dans notre livre-journal ANIMAL.
LR&LP : Que penses-tu du risque que certaines personnes puissent, en voyant ton film, s’imiter naturaliste, partir à la rencontre d’animaux sauvages sans avoir les outils et de perturber ainsi leur lieu de vie ?
Vincent Munier : C’est une question très importante que je me pose sans arrêt. J’ai la sensation que ce film peut faire plus de bien que de mal. Comment s’effacer ? Comment se rendre compte qu’on n’est pas tout seul et qu’il faut composer ? Il y a tous ces messages qui sont là tout le temps, en permanence. C’est pour ça que j’ai fait ce film.
Mon père me l’a inculqué et les jeunes qui démarrent n’ont pas toutes ces clés. J’en propose quelques-unes. On ne traque pas les animaux, on ne les piste pas, on ne les suit pas en permanence. On se cache, on fait un affût, on attend. J’espère qu’il y a quelques clés pour éviter les bêtises.
Cependant, il est vrai que l’on est dans des zones sauvages de plus en plus réduites. Il est nécessaire et essentiel de sanctuariser certaines espaces.
« Le chant des forêts » réveille des choses endormies, enfouies au plus profond de nous. Il nous touche de façon bénéfique. C’est ce qui est capable de changer l’état d’esprit des gens pour les impliquer dans la préservation du Vivant.
Un autre monde est possible. Tout comme vivre en harmonie avec le reste du Vivant. Notre équipe de journalistes œuvre partout en France et en Europe pour mettre en lumière celles et ceux qui incarnent leur utopie. Nous vous offrons au quotidien des articles en accès libre car nous estimons que l’information doit être gratuite à tou.te.s. Si vous souhaitez nous soutenir, la vente de nos livres financent notre liberté.