Alors que la ressource en eau se raréfie sous l'effet du changement climatique, la France affiche un retard considérable en matière de réutilisation. Avec moins de 10 % d'eaux usées traitées recyclées, l'Hexagone reste très en deçà des standards internationaux, là où certains pays atteignent 80 à 90 % de réutilisation.
Un écart révélateur
La comparaison avec Israël est particulièrement frappante. Ce pays, confronté depuis longtemps au stress hydrique, recycle 40 à 50 % de ses eaux usées pour l’irrigation et d’autres usages.
« Ils ont des problèmes qu’on n’a pas encore et qu’on aura peut-être davantage avec le réchauffement climatique », observe Nicolas Dietrich, chercheur spécialisé dans le traitement de l’eau, pour La Relève et La Peste
Le paradoxe français est criant : des technologies éprouvées existent, des modèles fonctionnent ailleurs, mais l’eau traitée continue d’être rejetée dans l’environnement sans valorisation.
« Aujourd’hui, l’eau qu’on traite et qu’on envoie dans l’environnement pourrait être réutilisée. On peut refabriquer des engrais, refaire de l’eau, de l’énergie », souligne le chercheur.
Quatre chantiers urgents
Face à ce constat, plusieurs leviers d’action se dessinent avec des gains potentiels importants :
La réparation des réseaux, un gisement d’économies immédiat. Environ 20 % du volume d’eau se perd dans les fuites, représentant un gaspillage financier majeur. L’argent économisé pourrait être réinvesti dans des infrastructures de réutilisation.
Le développement massif de la réutilisation, identifié comme « la plus grande marge » de changement. Contrairement à d’autres pays qui ont dû s’adapter par nécessité, la France n’a pas encore pleinement embrassé cette voie alors que les tensions sur la ressource s’accentuent.
L’optimisation agricole, un levier complexe mais crucial. L’irrigation au goutte-à-goutte et surtout l’adaptation des cultures aux réalités climatiques locales représentent des transformations de fond qui demandent du temps et de l’accompagnement.
La sobriété dans la consommation, car chaque objet, vêtement ou voiture fabriqué engendre une dépense cachée en eau et en énergie. Dans notre livre-journal EAU, Simon Porcher, spécialiste sur la ressource, explique ainsi qu’un français consomme en moyenne 150L d’eau par jour, mais que son empreinte-eau réelle est de 5000L, dont la moitié vient de l’étranger.
Une question de priorités politiques
Le retard français ne s’explique pas par un manque de solutions techniques.
« Avec une vraie politique volontariste et financière sur le développement de ces solutions, ça peut aller très vite », affirme Nicolas Dietrich.
Le chercheur évoque même un calendrier ambitieux : « S’il y avait la décision et l’argent à l’instant T, entre 3 à 5 ans, on pourrait améliorer uniquement les choses sur ces problématiques environnementales. »
Ce qui manque aujourd’hui, ce n’est donc ni la connaissance ni la technologie, mais bien une volonté politique et un engagement financier à la hauteur des enjeux. Pendant que d’autres pays ont transformé la contrainte en opportunité, la France continue de laisser filer une ressource qui, demain, pourrait devenir critique.
Le rôle des citoyen.ne.s
Au niveau individuel, les gestes comptent aussi. « Individuellement, un citoyen peut agir sur la douche, les toilettes. On peut avoir une marge immédiate avec des petits gestes du quotidien », note-t-il.
Mais il appelle surtout à une prise de conscience plus large : « Tout ce que l’on fait a un impact. Il faut imaginer des systèmes circulaires, de recyclage accru, de la sobriété dans les utilisations, de l’éco-conception. »
Concernant les produits utilisés au quotidien, le message est clair : « L’utilisation des produits chimiques, des produits d’entretien, est une vraie réflexion personnelle à avoir. »
Et soyons clairs, les gros consommateurs d’eau sont les industriels (notre consommation avec) et les agriculteurs (ce que nous mangeons avec). Et d’ajouter avec optimisme : « Planter des arbres, c’est primordial. Des plantes permettent de capter certains polluants. »
Un avenir entre espoir et vigilance
Face aux défis climatiques à venir, Nicolas Dietrich reste résolument optimiste : « Je vois des collectivités faire des bons choix, je vois des politiques qui vont dans la bonne direction et des financements de projets. J’ai envie d’être un chercheur optimiste et d’imaginer que notre société va aller dans le bon sens. »
Néanmoins, il n’élude pas les difficultés à court terme : « Je pense qu’on va avoir des étés de temps en temps extrêmement difficiles, avec des températures qui dépasseront les 50 degrés. On verra des restrictions accrues. »
C’est précisément pour anticiper ces crises que les solutions doivent être mises en œuvre dès maintenant. « L’eau sera toujours là, mais on aura peut-être des moments un peu plus complexes », conclut-il.
Avec des actions collectives, une volonté politique affirmée et des investissements ciblés, la France a toutes les cartes en main pour traverser ces épisodes climatiques intenses « de la façon la plus acceptable possible pour la population ».
En 2023, Nicolas Dietrich a lancé la Grande Synchr’EAU, une expérience de sciences participatives qui a transformé 1000 citoyen.ne.s en scientifiques, armé.e.s de bandelettes pour évaluer la qualité des eaux douces à travers toute la France. Au-delà de la collecte de données, mobiliser des milliers de citoyen.ne.s autour de l’eau constitue déjà un premier pas vers cette transformation indispensable.
Ce projet a été récompensé par le prix co-création des connaissances du CNRS. Fort de ce succès, l’équipe de la Grande Synchr’EAU prépare déjà la prochaine édition.
« Cette médaille va nous aider à aller plus loin, à impliquer encore plus de monde, et à montrer que la science participative peut changer la donne », conclut Nicolas Dietrich.
L’objectif : élargir la mobilisation, intégrer de nouveaux outils et renforcer le dialogue entre science et société. Pour participer, rendez-vous sur le site officiel.
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