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En France, le nombre de fermes bio baisse pour la première fois

« 3,4 % des dépenses publiques agricoles françaises seulement sont consacrées à l'agriculture biologique. »

Face à la crise profonde qui frappe l'agriculture biologique en France, les acteurs du secteur lancent un appel à la société civile. Semences libres, sols vivants et circuits courts dessinent les contours d'une résistance collective. Mais les lobbies agrochimiques, le recul des politiques publiques et l'effondrement économique menacent un modèle déjà fragilisé. Entre désillusion et espoir, paysans et militants esquissent les voies d'une reconstruction.

Une agriculture à bout de souffle

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Aujourd’hui, 10 % de la surface agricole utile française est consacrée à l’agriculture biologique, pour 16 % des fermes.

« On voit bien qu’on a des plus petites fermes à plus forte valeur ajoutée qui sont créatrices d’emplois », souligne Bastien Moysan, secrétaire national de la Confédération paysanne.

Pourtant, derrière cette apparente progression se cache une réalité bien plus sombre.

Jean-Philippe Martin, docteur en histoire, rappelle un chiffre édifiant : « 3,4 % des dépenses publiques agricoles françaises seulement sont consacrées à l’agriculture biologique. »

Un écart abyssal qui traduit le manque flagrant de volonté politique. En 2023, 3000 producteurs ont abandonné leur certification bio. La crise porcine de 2021 illustre à elle seule les difficultés structurelles du secteur.

« Moi-même j’ai arrêté mon élevage de porcs parce qu’il était trop petit pour faire des mises aux normes », confie Bastien Moysan.

Près de la moitié des élevages de porcs bio ont disparu depuis le début de cette crise. Entre biosécurité et conjoncture défavorable, de nombreux éleveurs se sont retrouvés dans l’impasse.

L’Agence bio, qui gère les statistiques du secteur pour le compte de l’État, a dénombré, entre janvier et août 2025, 2696 entrants pour 2861 sortants, soit un solde négatif de 165 exploitations. Le marché, lui, se redresse depuis 2024 après trois années difficiles.

« Quand on regarde la baisse du nombre de producteurs non bio, on voit qu’elle est bien pire », relève le coprésident de la Fnab pour La Banque des Territoires. Cette diminution du nombre de fermes bio n’est pas seulement causée par l’abandon d’agriculteurs, mais aussi des personnes qui partent à la retraite. « Quand une ferme change de main, on n’arrive pas toujours à la conserver en bio », explique-t-il.

Une dépolitisation lourde de conséquences

Pour Emmanuel Antoine, fondateur de Graines de Liberté, le problème est avant tout politique.

« Au moment de la crise de la bio, on a considéré que le problème, c’était qu’elle avait un peu déserté le terrain politique en disant : puisque le marché croît, ça suffira », analyse-t-il.

Cette dépolitisation a eu des conséquences désastreuses. Face aux offensives des lobbies agrochimiques et aux revirements de l’État, la filière bio s’est retrouvée sans défense.

Nicolas Supiot, paysan, boulanger et co-fondateur du Réseau Semences Paysannes, témoigne du profond virage pris par une agriculture trop longtemps réduite à des critères techniques ou à des labels marchands. La loi EGALIM, censée favoriser l’intégration de produits bio et locaux dans la restauration collective, n’a pas tenu ses promesses.

« La restauration collective aurait dû prendre le relais en 2021 », explique Bastien Moysan.

Au lieu de se fournir auprès d’agriculteurs locaux, certaines restaurations collectives ont favorisé les importations. L’exemple de la Dordogne, qui applique la loi pour tous les collèges du département, prouve pourtant que les objectifs sont atteignables.

Un « green backlash » inquiétant

La situation s’inscrit dans un contexte plus large de recul écologique. Jean-Philippe Martin évoque un « green backlash », un retour en arrière anti-écologiste.

« Il y a effectivement une offensive anti-écologie », observe-t-il, citant l’expression « écologie punitive » reprise par une large frange du spectre politique.

Cette offensive se traduit concrètement par des projets législatifs. La pétition contre la loi Duplomb a recueilli 2 millions de signatures, signe que la société reste mobilisée sur ces questions. Mais les lobbies continuent de peser lourdement sur les décisions politiques.

Nicolas Supiot témoigne avec véhémence de sa méfiance envers les labels intermédiaires controversés (HVE, Sans résidus de pesticides…) : « C’est un truc qui me dresse les poils, parce qu’en fait, ce sont des parades de la FNSEA. »

Il dénonce également la répartition inégale des aides publiques en Europe : « 80 % des aides vont à 20 % des agriculteurs. »

L’appel à la mobilisation citoyenne

« Nous avons absolument besoin que la société civile soit à nos côtés », scande Nicolas Supiot.

Il souligne l’épuisement des militants et la nécessité de relais consommateurs. Les mangeurs et les mangeuses sont invités à participer aux enquêtes dans les fermes, à rejoindre les systèmes de garantie participatifs, où producteurs et citoyens évaluent ensemble la cohérence des pratiques agricoles. Cela permet de dépasser les logiques de certification par tiers et la technicisation du bio.

« On a besoin d’adhérents consommateurs pour aller dans les fermes, pour faire des enquêtes avec des producteurs. C’est précieux, car sinon, ce sont toujours les mêmes qui le font et ils n’en peuvent plus », explique Marie Océane Fekairi.

Les initiatives locales offrent des lueurs d’espoir. Le réseau Vrac, arrivé dans des quartiers populaires parisiens, permet d’acheter directement aux paysans et paysannes en circuits courts.

Ce type d’initiative rend le bio accessible à des populations modestes tout en créant un lien de confiance entre producteurs et consommateurs. La reprise de la consommation de produits bio en 2025 (+5% sur 12 mois à fin août) concourt à cet espoir.

Bastien Moysan insiste sur l’importance des actions concrètes : « Chacun dans sa commune peut participer à sa hauteur sans être paysan, en disant : pour les cantines, comment faire pour soutenir l’agriculture biologique et nourrir nos enfants ? »

L’agriculture paysanne n’est pas simplement une activité économique ou une réponse à la crise écologique, mais un projet de société, ancré dans la relation au vivant, à la diversité, à l’autonomie et à la solidarité.

Bastien Moysan ajoute : « Parfois, les meilleurs souvenirs des gens, c’est d’avoir épluché des légumes ensemble sur une table. »

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Isabelle Vauconsant

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