Un sanctuaire exceptionnel a été inauguré en Antarctique, à la station Concordia : des carottes de glace issues du monde entier sont conservées dans une cave de glace où la température avoisine les -52 °C toute l'année. Face à la fonte dramatique des glaciers, le projet international Ice Memory veut conserver la mémoire climatique et environnementale de la planète.
« Quel jour unique pour la science de la cryosphère ! », s’est exclamé un scientifique. L’émotion et la joie étaient palpables ce matin, pour une conférence de presse pas comme les autres. En direct de la station Concordia, l’un des lieux les plus isolés de la planète Terre à 3 200 mètres d’altitude, au cœur de l’Antarctique, les chercheurs ont accueilli les premières carottes de glace d’un sanctuaire incroyable : le Ice Memory.
La future extinction des glaciers
Lancé en 2015 par le CNRS, l’IRD, l’université Grenoble-Alpes (France), le CNR, l’université Ca’ Foscari de Venise (Italie) et l’Institut Paul Scherrer (Suisse), les scientifiques se sont engagés dans « une véritable course contre la montre » : récupérer et conserver les carottes de glace de 20 glaciers en 20 ans, avant qu’ils ne fondent totalement.
« Désormais, l’eau provenant de la fonte estivale pénètre dans la glace et menace de nombreux glaciers dans le monde. C’est vraiment vraiment alarmant, nos machines à remonter le temps sont en train de fondre très rapidement et nous voulons préserver cet héritage avant qu’il ne disparaisse totalement », explique Carlo Barbante, Vice-Président de la Fondation Ice Memory.
Il reste aujourd’hui plus de 200 000 glaciers dans le monde, mais plus de la moitié d’entre eux vont disparaître d’ici la fin du siècle. Une étude scientifique, parue dans Nature fin 2025, prévoit un pic entre 2041 et 2055, avec la disparition de 4 000 glaciers chaque année en moyenne.

Concordia Station © Gaetano Massimo Macri / PNRA-IPEV
« Les archives les plus précieuses de l’humanité sont en train d’être détruites », explique Celeste Saulo, la Secrétaire Générale de l’Organisation météorologique mondiale (OMM). « Depuis 1975, les glaciers ont perdu plus de 9 000 milliards de tonnes, l’équivalent d’un énorme bloc de glace de la taille de l’Allemagne. Or, les glaciers fondus ne pourront jamais être restaurés. »
« Les glaciers tropicaux, dans les régions de basse latitude, sont particulièrement menacés (Andes, Himalaya et Afrique), faisant d’eux à la fois des victimes et des sentinelles du dérèglement climatique », exprime Antoine Petit, directeur du CNRS.
Cette fonte anthropique impacte le cycle de l’eau, et met en danger non seulement les rivières mais aussi tous les écosystèmes qui en dépendent, et la sécurité de milliards d’humains, ainsi que l’explique la glaciologue Heïdi Sevestre dans notre livre-journal EAU.
« Il ne s’agit pas de nostalgie, mais de réparation », affirme Celeste.

Cave de glace Ice Memory Sanctuary © R. Ascione ENEA PRNA IPEV
Préserver la mémoire du climat
Si ces carottes de glace sont si importantes, c’est qu’elles contiennent des données inestimables sur l’évolution du climat dans le temps, grâce aux bulles d’air emprisonnées dans la glace au cours des siècles passés.
Or, cette science est très récente. Le glaciologue bisontin Claude Lorius en a eu l’idée géniale en 1965, en sirotant un whisky dont le glaçon avait été foré à quelques centaines de mètres de profondeur, en observant des bulles d’air s’échapper du glaçon.
Inventeur du fameux « thermomètre isotopique », ses recherches ont posé les bases de la climatologie moderne. A terme, ces bulles d’air pourraient nous livrer d’autres informations tout aussi cruciales : éruptions volcaniques, pollutions, etc.

Svalbard 2023 © Riccardo Selvatico / Ice Memory Foundation – CNR
« En préservant des échantillons contenant gaz atmosphériques, aérosols, poussières et polluants, Ice Memory garantit que les chercheurs de demain pourront analyser les climats du passé grâce à des technologies qui n’existent pas encore », explique Carlo Barbante, vice-président de la Fondation Ice Memory, professeur à l’Université Ca’ Foscari de Venise, membre associé senior du CNR-ISP.
« Le dérèglement climatique est la menace principale qui pèse sur l’humanité. Avec la fonte des glaciers, toutes ces données risquent de finir à l’océan. Nous souhaitons les préserver pour les générations futures », renchérit le climatologue et physicien suisse Thomas Stocker.
Ainsi, « les carottes issues des glaciers asiatiques pourraient aider à comprendre le cycle des moussons et aiguiller des décisions politiques adaptées », illustre le Président de la Fondation Ice Memory et ancien coprésident du groupe de travail Science du GIEC.

Carotte de glace du Grand Combin, Italie
Un sanctuaire de glace au cœur de l’Antarctique
Avec les températures pouvant aller jusqu’à -80°C, les scientifiques doivent enfourcher des motos neige pour se rendre au sanctuaire, situé à 800m de la Station Concordia. Cette cave de glace a été creusée pour servir d’espace de stockage aux archives glaciaires. Longue de 35 mètres, haute et large de 5 mètres, elle se trouve à une profondeur totale de 9 mètres.
Après avoir coupé le ruban, les scientifiques arboraient de grands sourires alors qu’ils déposaient les premières carottes de glace prélevées sur le massif du Mont Blanc (Col du Dôme, France, 2016) et au Grand Combin (Suisse, 2025).

L’équipe de scientifiques de la Station Concordia, lors de l’inauguration du sanctuaire
Avec un poids total de 1,7 tonne et une température maintenue à -20°C tout au long de leur trajet, les transporter a été un vrai défi technique. Elles ont traversé la Méditerranée, l’Atlantique, le Pacifique puis l’océan Austral et la mer de Ross avant d’atteindre leur dernière demeure.
Des dizaines d’autres carottes, issues de glaciers d’autres régions du monde (Andes, Caucase, Elbrouz, Spitzberg…) devraient rejoindre ces deux premiers échantillons dans les prochaines années.

Cave de glace et boîtes contenant les carottes de glace © Gaetano MaccrÌ – PNRA/IPEV
Un projet pour fédérer l’humanité
La stabilité de la cave de glace repose exclusivement sur les températures extrêmes et constantes de l’Antarctique, proches de -52°C toute l’année. Elle a été conçue pour durer « au moins 50 ans ». La déformation causée par les aléas climatiques obligera ensuite les scientifiques à créer une autre cave, juste à côté.
« Quand j’ai visité Concordia, j’ai compris l’immensité de l’Antarctique, le silence, sa force et sa fragilité. Ce qu’il se passe ici nous concerne tous, bien au-delà des régions polaires. Sauvegarder les archives de la mémoire de la planète est un devoir », témoigne le Prince Albert de Monaco, dont la principauté fait partie des mécènes de la fondation.
La fondation Ice Memory va œuvrer pour que son projet soit protégé par un traité international, et appelle toutes les nations et équipes scientifiques du monde entier à collecter des carottes de glace pour le sanctuaire.
Au cours de la Décennie d’action pour les sciences de la cryosphère (2025-2034), « un cadre international de gouvernance sera établi pour garantir que ces archives uniques demeurent accessibles, dans un esprit d’éthique, d’équité et de transparence, et selon des critères strictement scientifiques », expliquent les instituts scientifiques partenaires.
« L’Antarctique joue un rôle majeur dans la régulation du climat. Aujourd’hui, nous pouvons transformer un projet scientifique en un bien commun pour l’humanité », conclut le ministre italien Gianluigi Consoli.
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