On ne résoudra pas la crise écologique et les inégalités du XXIème siècle avec des régimes autoritaires. Forts de cette conviction, Paloma Moritz et Cyril Dion veulent mettre en avant les expériences réussies de participation citoyenne autour du monde, mais aussi celles et ceux qui résistent aux multinationales et dirigeants politiques pour protéger la démocratie.
LR&LP : Pourquoi lancer ce documentaire « Démocratie maintenant ? »
Paloma Moritz : Cela fait presque deux ans qu’on y réfléchit parce qu’on est tous les deux passionnés par les questions démocratiques. Et pour nous, l’enjeu principal est qu’on ne peut pas résoudre les problèmes du 21e siècle sans avoir des démocraties qui fonctionnent bien, de véritables démocraties en somme, et ce n’est pas le cas aujourd’hui.
Certains penseurs expliquent que l’on vit plutôt dans des aristocraties électives. Des recherches récentes montrent qu’en France, un.e candidat.e venu d’un milieu aisé a quatorze fois plus de chances d’être élu parlementaire que celui d’un milieu populaire, à droite comme à gauche. L’idée de demander aux citoyens d’aller voter une fois tous les quatre à sept ans, de déléguer son pouvoir de décision ne fonctionne pas.
Tous les mouvements sociaux des dernières années, que ce soit aux Etats-Unis avec Occupy sur les 99% versus les 1% ou en France avec le mouvement des Gilets Jaunes, ont toujours été des mouvements pour plus de démocratie. Les populations réclament plus de pouvoir, et veulent avoir leur mot à dire sur les décisions qui les concernent et sur leur avenir.
Il nous semble essentiel avec ce film de s’interroger sur le poids démesuré des intérêts privés sur les décisions publiques.
LR&LP : Que pensez-vous du recul des droits humains en cours dans de nombreux pays ?
Paloma Moritz : On a besoin d’inventer la démocratie du XXIème siècle. Aujourd’hui, on a une démocratie défaillante dans la plupart des pays quand d’autres basculent de plus en plus dans l’autocratie.
Ce chiffre du rapport 2025 du V-Dem Institute m’a beaucoup frappée : trois personnes sur quatre dans le monde vivent en autocratie. Le Freedom in the World Report 2025 montre que la liberté a décliné dans le monde pour la 19e année consécutive.
Et c’est absolument terrifiant. On est vraiment sur une tendance où la démocratie est en train de reculer partout dans le monde, et avec elle les inégalités explosent. Il y a des reculs sur les rares mesures qui avaient pu être prises pour avoir un minimum d’ambition écologique, etc.
On voit bien que quand la démocratie recule, cela ne se passe bien pour personne. Et c’est assez fou de se dire qu’il y a vingt ans à peine, une personne sur deux vivait en démocratie dans le monde. Et encore, ces démocraties n’étaient absolument pas parfaites.
Cette rhétorique, qu’on entend très souvent, de dire “aller voir en Corée du Nord” quand on pointe les manquements démocratiques en France, fait beaucoup de mal. La barre est au sol sur les questions démocratiques, c’est-à-dire que nos exigences devraient être bien plus importantes et on devrait se battre pour elles.
La démocratie n’est pas un état de fait, c’est une recherche perpétuelle, une dynamique, qui pour bien fonctionner doit être sans cesse questionnée, améliorée.

Paloma Moritz et Cyril Dion – Crédit : Patrick Lazic
LR&LP : Vous êtes connue pour la rubrique écologie du média indépendant Blast, d’où vient cette appétence pour les enjeux démocratiques ?
Paloma Moritz : J’ai beaucoup travaillé sur les questions démocratiques, notamment avec l’association que j’ai cofondée « Mieux Voter » qui met en avant des modes de scrutin alternatifs comme le jugement majoritaire. On a déjà des outils qui nous permettraient de construire des décisions publiques avec l’accord des citoyens et aussi avec leur concours, c’est-à-dire leur participation.
C’est ce qu’on a vu notamment pendant la Convention Citoyenne pour le Climat, que j’ai couverte en entier, avec 150 citoyens tirés au sort. Quand on réunit des citoyens et qu’on leur permet de délibérer dans de bonnes conditions, ils trouvent des solutions bien plus ambitieuses que les gouvernements. Ils sont aussi transformés parce qu’ils ont le sentiment d’avoir enfin un peu de pouvoir, une responsabilité et une voix qui compte. Ce processus de démocratie délibérative a démontré que les citoyens sont par essence garants de l’intérêt général.
Des climatologues comme Jean Jouzel disent que si on avait appliqué à l’époque les 149 mesures de la Convention Citoyenne pour le Climat, la France pourrait atteindre ses objectifs de réduction d’émissions de gaz à effet de serre.
LR&LP : La Convention Citoyenne pour le Climat, mais aussi les cahiers de doléances suite aux Gilets Jaunes sont des expériences de participation citoyenne qui ont été complètement ignorées, voire sabotées par l’Etat. Votre documentaire veut permettre d’initier à son tour des démarches de participation citoyenne. Comment y croire quand elles sont ignorées par l’exécutif ?
Paloma Moritz : Ce qui s’est passé avec les cahiers de doléances et avec la Convention Citoyenne pour le Climat a écœuré énormément de personnes, et leur a donné le sentiment que ça ne servait à rien de faire entendre sa voix. Pareil pour les manifestations contre la réforme des retraites.
On est dans un moment, et c’est assez compréhensible, où il y a une sorte de désillusion généralisée, de colère aussi, et l’impression que tout est vain : les votes, les manifestations, les processus de consultation citoyenne… Ce qu’on va étudier dans le documentaire, c’est comment ces initiatives démocratiques peuvent se pérenniser dans le temps et avoir un réel pouvoir.
C’est l’une des raisons pour lesquelles on s’intéresse à ce que fait David Van Reybrouck en Belgique, qui tente de remplacer le Sénat par une assemblée de citoyens tirés au sort dans un pays qui détient le record du monde de jours sans gouvernement. Il y a une initiative similaire au Royaume-Uni, avec l’idée de remplacer la Chambre des Lords, qui sont nommés à vie, par une assemblée citoyenne.
Nous voulons montrer tous les moyens par lesquels on peut à la fois sauver la démocratie et la réinventer. L’idée n’est pas de dire que les assemblées citoyennes et la démocratie délibérative vont tout changer. Elles doivent se coupler à plein d’autres choses, notamment limiter le pouvoir des lobbies ou encore expérimenter des modes de scrutin alternatifs pour représenter la complexité des opinions des citoyens.
Nous allons aussi filmer des exemples de résistances comme aux Etats-Unis. Face à ce gouvernement fédéral autoritaire, des citoyens résistent et se dressent devant les agents de l’immigration. Ils sifflent pour prévenir leurs voisins qu’ils vont être arrêtés et potentiellement renvoyés on ne sait où, ou détenus. On a envie de montrer comment résister à l’autocratie quand elle est déjà présente.
La montée des extrêmes droites, un racisme de plus en plus décomplexé, des destructions écologiques de plus en plus assumées… Que ce soit en termes de droits politiques ou de libertés civiles, il y a énormément de digues qui sont en train de tomber, mais ce n’est pas inéluctable.

Crédit : Patrice Calatayu / iStock
LR&LP : Cette désillusion générale se traduit par une progression de l’extrême droite en France et un petit peu partout dans le monde. En quoi le retour du fascisme est-il un véritable danger pour les progrès écologiques ?
Paloma Moritz : Dans tous les pays où l’extrême droite a pris le pouvoir, cela a été suivi de reculs écologiques majeurs. On a tendance à oublier que les mesures écologiques ont par essence vocation à protéger la population, à faire en sorte que l’on vive dans un environnement sain, qu’on ne respire pas un air pollué, et qu’on puisse espérer, peut-être, ne pas vivre des étés à 50 degrés.
Ce qui est extrêmement problématique, c’est la rhétorique qu’a réussi à mettre en place l’extrême droite pour donner le sentiment que c’est elle qui va protéger les populations. Un slogan du parti d’extrême droite polonais dit « une maison, une pelouse, deux voitures, un barbecue, des vacances » : c’est ça qu’ils prétendent offrir.
Ce discours fonctionne car de nombreuses personnes sont dans des situations économiques précaires et ne veulent pas renoncer au peu de confort qui leur reste au nom du bien-être de l’humanité. L’écologie est perçue comme quelque chose de trop abstrait.
Le danger dont on ne se rend pas compte, c’est que l’extrême droite n’agit pas pour les gens mais main dans la main avec les lobbies. Par exemple, Donald Trump a reçu 75 millions de dollars de soutien de l’industrie du pétrole et du gaz pour sa campagne. Ce n’est pas pour rien qu’il dit ensuite « drill baby drill » et prétend ne pas croire pas au réchauffement climatique.
Au niveau européen ou français, l’extrême droite travaille avec les lobbies pour détricoter des acquis sociaux et écologiques, c’est ce qu’il se passe avec les Omnibus dans l’UE. La plupart des votes de l’extrême droite vont à l’encontre des intérêts d’une immense majorité de personnes. Le Rassemblement National qui a voté contre l’augmentation du SMIC en est l’exemple le plus emblématique.
Le carbofascisme est réel et voudrait imposer un nouvel ordre du monde, il faut lui opposer un autre projet. Qui passe notamment, par montrer qu’une autre démocratie est possible. Où chacun de nous est consulté, respecté et où nous pouvons faire face au péril écologique et à l’explosion des inégalités. Vivre dignement.
LR&LP : Avec l’hystérisation du débat public entraîné par les médias dominants aux mains des milliardaires, comment réconcilier la société civile ?
Paloma Moritz : Le but du documentaire est de rétablir le dialogue entre des citoyens qui n’arrivent plus à se parler. Si on ne partage plus de réalité commune, on ne peut plus faire société et on ne peut pas avancer tout simplement. On a besoin de se baser à nouveau sur des faits, et contrer le régime de post-vérité dans lequel on vit.
Certains mécanismes démocratiques qu’on a déjà filmé, où on remet des personnes dans une même pièce pour qu’elles puissent échanger et débattre, montrent à quel point cela change tout. Les postures politiques des personnes, leurs opinions peuvent changer même en un week-end. Sans forcément parvenir à un consensus, ces personnes arrivent à trouver des points de rencontre dans le bon cadre.
C’est ce qu’a prouvé le politologue James Fishkin avec son initiative « America in one room » et les sondages délibératifs. Il a réuni à plusieurs reprises plusieurs centaines d’américains représentatifs de la population des Etats-Unis, et à la fin, les personnes les plus conservatrices avaient changé d’avis sur de nombreux sujets après avoir été exposés à des données sérieuses. Un des chiffres qui m’a le plus marqué, c’était chez les républicains, 79% d’entre eux pensait qu’il était nécessaire de “forcer les personnes sans-papier à retourner dans leur pays d’origine”, ils n’étaient plus que 40% à la fin des 3 jours de débats et de discussions avec d’autres citoyens et des experts.
On est dans un moment où on a besoin de se rassembler, de s’écouter, de se comprendre et on a besoin d’outils pour ça.
LR&LP : Parmi les initiatives du documentaire, qu’est-ce qui vous donne le plus d’espoir ?
Paloma Moritz : C’est un sujet dont vous parlez aussi à La Relève et La Peste : plus la qualité démocratique d’un pays s’affaiblit, plus la question écologique n’est pas traitée sérieusement. La démocratie telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui ressemble fortement à un schéma de famille traditionnelle.
La plupart des citoyens sont infantilisés en permanence et on a l’équivalent de parents au-dessus d’eux qui leur disent quoi faire, vont les punir s’ils se comportent mal (avec la répression policière), leur rétorquer qu’ils font des caprices quand ils réclament plus de droits sociaux, etc. C’est très descendant. Le problème avec nos démocraties est un problème qui est aussi culturel et découle d’un modèle occidental de domination.
C’est pourquoi on va rencontrer le peuple Guarani au Brésil, pour montrer qu’il est possible de pratiquer la démocratie autrement et qu’on a énormément à apprendre des peuples autochtones. Dire que la démocratie est née à Athènes n’est pas tout à fait vrai.
Il y a de nombreux peuples dans lesquels il n’y a pas de hiérarchie, pas de chef et c’est la colonisation qui leur a imposé d’avoir un chef parce que c’était plus simple pour eux pour avoir un interlocuteur. Alors qu’en fait, ils fonctionnaient plutôt sur une sorte de démocratie directe avec des assemblées permanentes pour discuter des prochaines priorités, des choses à faire, de comment gérer la récolte… Au Mali, il y a l’arbre à palabres.
En réalité, nous avons immensément à apprendre de celles et ceux qui ont réussi à résister au grand formatage du monde. On doit s’inspirer de modèles de société et de gouvernance bien plus horizontaux qui marchent très bien.
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