Julie Trottier, directrice de recherche au CNRS, parle de son sujet de prédilection : l'eau. Pas seulement comme une ressource à exploiter, mais comme un élément vivant, un flux qui traverse les sols, les sociétés et les écosystèmes.
Du stock au flux, un profond changement
« Je travaille sur les enjeux de l’eau à l’interface entre la construction du discours scientifique et des choix technologiques, et les enjeux politiques et sociaux et économiques concernant la ressource. Donc, je navigue entre sciences humaines et sociales et sciences naturelles. »
Elle insiste dès le départ sur une distinction fondamentale : celle entre stock et flux. Une distinction qui, selon elle, pourrait bien changer notre manière d’aborder les défis posés par le changement climatique.
« On a tendance à penser l’eau en termes de stock », commence-t-elle. « Un agriculteur dira : « Il y a dix ans, j’avais besoin de 4 000 mètres cubes d’eau pour irriguer mes cultures. Aujourd’hui, j’en ai besoin de 5 000, car les températures ont augmenté. » Cette vision reflète une logique de gestion basée sur des quantités fixes, des réserves à sécuriser. »
Mais l’eau n’est pas un stock inerte. « C’est un flux, toujours en mouvement, même dans le sol », précise-t-elle. « L’eau de surface et l’eau souterraine ne sont que deux états d’un même cycle. Si on considère l’eau comme un stock à sécuriser pour chaque acteur, on crée une compétition insoutenable. »
Cette compétition, Julie Trottier la voit partout : entre agriculteurs, entre industries, entre villes et campagnes.
« Chaque acteur veut sécuriser son accès à l’eau, comme s’il s’agissait d’une réserve limitée. Mais cette logique est un piège. » Elle propose une alternative : « Et si on acceptait que l’eau soit un flux avec lequel tous les êtres vivants interagissent ? »

Julie Trottier – Crédit : Pôle de Recherche pour l’Organisation et la Diffusion de l’Information Géographique
Usage vs consommation : une distinction cruciale
Cette question en appelle une autre, fondamentale : « Est-ce que j’utilise l’eau de manière consommatrice, c’est-à-dire qu’elle quitte le cycle terrestre, ou non consommatrice, c’est-à-dire qu’elle continue son chemin ? »
Un exemple concret : « Quand vous vous lavez les mains, vous utilisez l’eau, mais vous ne la consommez pas. Elle passe sur vos mains et retourne dans le cycle. En revanche, si cette eau est absorbée par une plante, elle quitte la partie terrestre de son cycle. Par transpiration, elle rejoint son cycle atmosphérique. »
L’enjeu, selon elle, est de maximiser les usages non consommateurs avant les usages consommateurs.
« Imaginez que l’eau soit d’abord acheminée vers des sols riches en biodiversité, où elle est utilisée par des organismes vivants avant d’être consommée par l’irrigation. On multiplie ainsi les usages non consommateurs et on renforce la résilience des écosystèmes. »
Cette distinction prend tout son sens lorsqu’on l’applique aux infrastructures modernes. Julie Trottier critique sévèrement les méga-bassines :
« Une méga-bassine pompe l’eau dans le sol pour l’entreposer en dehors de tout contact avec des utilisateurs vivants, pour ensuite être utilisée durant l’été pour irriguer avec un système qui maximise la portion de cette eau qui va être transpirée par la plante. Autrement dit, on place en première utilisation une consommation, alors que cette eau, si elle avait suivi sa trajectoire naturelle, aurait poursuivi son chemin dans le sol, aurait alimenté le vivant dans le sol avant d’arriver ensuite à une utilisation in fine consommatrice. »
L’agroécologie et l’hydrologie régénérative
Les méthodes d’hydrologie régénérative permettent de faire « méandrer » l’eau dans le sol, explique Julie Trottier.
« Par exemple, les Cévenols utilisaient des béals en pierre sèche pour ralentir l’eau et favoriser son infiltration. Aujourd’hui, des techniques comme les Keyline Designs – des lignes d’arbres plantées selon les courbes de niveau – reproduisent ce principe en créant des « autoroutes racinaires » pour l’eau. »
Ces méthodes sont cruciales face aux sécheresses plus longues et aux pluies plus intenses prévues par les modèles climatiques. « L’objectif est de retenir l’eau dans les sols pour soutenir la biodiversité et la résilience des écosystèmes », souligne-t-elle.
La tenure de l’eau : une approche locale et collective
« La tenure de l’eau, c’est l’ensemble des règles, formelles ou informelles, qui organisent l’accès à cette ressource », explique Julie Trottier. « Historiquement, la gestion de l’eau s’est souvent faite à petite échelle, entre voisins ou villages, avec des règles adaptées aux contextes locaux. »
Elle cite des exemples remarquables de durabilité : « En Iran ou en Palestine, des systèmes de tenure de l’eau durent depuis des siècles, voire des millénaires. Ils ne sont pas parfaits, mais ils ont permis une gestion durable de la ressource. »
« L’approche par bassin versant est née au XXᵉ siècle, portée par les États-Unis pour planifier des barrages hydroélectriques », explique Julie Trottier. « Elle se concentre sur l’eau de surface et ignore les transferts souterrains entre bassins. Or, ces transferts sont essentiels pour une gestion intégrée de l’eau comme flux. »
Historiquement, la gestion de l’eau était locale et adaptative. Aujourd’hui, les grands projets privilégient les acteurs puissants, et délaissent les petits utilisateurs et la biodiversité.
Différencier la demande du besoin réel
Julie Trottier insiste également sur une autre distinction fondamentale : celle entre besoin et demande.
« Le besoin est un concept physiologique. La demande est un concept économique. Si vous êtes un ver de terre, vous avez besoin d’une certaine humidité dans le sol pour vivre. Si vous êtes un être humain, vous avez besoin de boire quelques verres d’eau par jour. Ça, c’est votre besoin physiologique incompressible. »
« Tandis que la demande est une courbe, parce que c’est la quantité d’un bien marchand que vous êtes prêt à acheter à un prix donné. Si le prix varie, la quantité que vous serez prête à acheter sera différente. Donc c’est une courbe et la forme que prend la courbe résulte de processus économiques et sociaux sur lesquels nous pouvons agir. »
Elle dénonce la confusion systématique entre ces deux concepts par des acteurs qui prétendent tous accéder à l’eau en disant « j’ai besoin d’eau » alors qu’en fait, une industrie, un terrain de golf qui va irriguer son gazon, expriment une demande économique qui a pour objet de générer de la plus-value.
« Mais la société est en droit de vous dire : « ben non, moi je dis non à cette demande parce que je veux prioriser le vivant. » Aujourd’hui, nous priorisons la rentabilité économique immédiate, au détriment du vivant », déplore Julie Trottier auprès de La Relève et La Peste. « Pourtant, les systèmes durables montrent qu’une gestion collective et respectueuse de l’eau comme flux est possible. »
Il est urgent de distinguer le besoin (physiologique) de la demande (économique), de privilégier les usages non consommateurs, et de formaliser des règles locales pour protéger l’eau comme bien commun. « C’est un défi politique, scientifique et citoyen. »
À la fin de notre entretien, Julie Trottier insiste sur l’urgence d’agir. « Nous avons les connaissances pratiques comme théoriques et les outils pour changer notre rapport à l’eau. Il ne manque que la volonté collective. »
Ce changement de paradigme – penser l’eau comme un flux plutôt qu’un stock, distinguer usage et consommation, privilégier le vivant sur la rentabilité immédiate – pourrait bien être la clé pour affronter les défis climatiques à venir. Si nous sommes capables d’envisager ce flux de façon collective, nous aurons bien avancé !
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