La Ferme du Grand Laval, dans la Drôme, s'est « réensauvagé » avec succès. Après avoir imité des ouvrages castors en avril 2023, les fermiers ont eu le grand plaisir de voir le castor revenir sur leurs terres. Avec lui, tout un cortège d'espèces se sont appropriées les lieux. Un magnifique exemple de régénération du vivant.
Dessine–moi une rivière
En avril 2023 ont eu lieu des chantiers de régénération de rivières castor-mimétiques avec la construction de trois barrages à la Ferme du Grand Laval. Retour sur ces trois années écoulées et l’arrivée du castor à la ferme en mai 2025, avec Melvyn Guillot-Jonard, naturaliste et membre du MAPCA (Mouvement d’Alliance avec le Peuple Castor).
Dans l’imaginaire collectif, nous pensons la rivière comme une autoroute : propre, droite, sans embûches. C’est ainsi que l’on en arrive à un mauvais état de conservation et à la perte de services écosystémiques essentiels.
Quand on évoque un barrage, on imagine les retenues collinaires ou les barrages hydroélectriques, imperméables et opposés au courant. Leur but est de résister à la force de la rivière. À l’inverse, le castor construit des ouvrages perméables, en plaçant des branches parallèles au sens du courant.
L’eau qui ruisselle dessus adhère à ces dernières, allonge les fibres végétales et crée une matrice faite de racines et de bois, qui capte progressivement les sédiments. Ce système forme une passoire où l’eau ralentit, augmente son temps de résidence et contribue à recharger les nappes.
« Sur une même longueur de rivière, une goutte d’eau peut mettre, sur un tracé, trois à quatre heures pour traverser le milieu. Dans un milieu modifié par le castor, elle peut mettre entre 11 et 20 jours. C’est cette image du cycle de l’eau : ralentir, infiltrer, stocker », explique Melvyn pour La Relève et La Peste.

Nota bene : Si la médecine castor semble simple, elle demande une connaissance scientifique approfondie pour savoir où, quand et comment construire des barrages castor. N’en faites pas vous-même sans expertise : cela pourrait provoquer plus de mal que de bien. Lire aussi : Cette ferme a imité les castors pour faire renaître une rivière et réhydrater les prairies
Une alliance pour le Vivant
À la Ferme du Grand Laval, l’un des objectifs de ces barrages castor-mimétiques était qu’ils soient portés par le monde paysan : une alliance entre des humains ayant besoin d’une ressource en eau, et un habitat dégradé nécessitant d’être régénéré. Montrer que le Vivant et l’humain peuvent travailler ensemble pour le bien de chacun.
Le but était de relever la nappe de 40 à 60 cm, comme l’aurait fait un castor, afin de rejoindre celle d’accompagnement — cette masse d’eau qui avance avec la rivière et reste stockée dans le sol.
« En remettant l’eau à niveau, on augmente la résilience du système. S’il y a une sécheresse hydrique, que les sols sont secs et qu’il ne pleut plus, une rivière incisée (qui creuse le sol en profondeur, ndlr) n’alimente plus la nappe d’accompagnement. Relever le niveau de l’eau, comme le fait le castor, permet d’agrader le milieu et de faire revenir des plantes et des écosystèmes plus résistants », détaille Melvyn pour La Relève et La Peste.
Face aux problématiques agricoles actuelles, il semble essentiel d’aller chercher ce service écosystémique. En misant sur la résilience hydrique au service de l’agriculture, la ferme du Grand Laval a multiplié sa diversité d’habitats.

La renaissance d’une rivière sur la ferme du Grand Laval – Crédit : Melvyn Guillot-Jonard
Retour de la biodiversité
Pendant les trois années qui ont suivi les chantiers castor-mimétiques, Melvyn a réalisé un suivi de biodiversité pour observer l’évolution de ce milieu complexe. Avant même que les plantes ne commencent à pousser, une grande variété d’habitats s’est installée.
À partir de la troisième année, les saules et les peupliers ont commencé à coloniser la zone. Les phragmites, les carex et d’autres plantes aquatiques se sont également développés, réduisant la diversité d’habitats pionniers. C’est la suite logique de la succession écologique : les premiers laissent place à ceux de la strate suivante.
« On a perdu beaucoup d’espèces qui étaient présentes au début. Les milieux très spécifiques accueillent forcément moins d’espèces capables d’y vivre. Souvent, ces milieux en fin de succession sont les plus rares et les plus stables. Avoir moins d’espèces n’est pas forcément négatif », analyse Melvyn pour La Relève et La Peste.

Aeschna iscoles – Crédit : Melvyn Guillot-Jonard
En parallèle, de nouvelles familles remarquables sont arrivées. La marouette ponctuée, par exemple, qui n’avait jamais niché dans la Drôme (à mémoire d’homme). Cela fait maintenant deux années de suite qu’elle se reproduit dans la plaine de Valence. La bécassine sourde serait elle aussi hivernante à la ferme du Grand Laval.
La première année de l’ouvrage castor, Melvyn a observé 60 % des libellules présentes sur la ferme. Peu après, des alevins de truite et d’épinoche ont été repérés : ils avaient réussi à passer le barrage à l’étiage et trouvaient dans ces bassins un refuge sûr, sans poissons prédateurs.
« Il y avait déjà des libellules, des endroits où la végétation commençait à pousser, d’autres où elle n’était pas encore installée. La deuxième année, les habitats étaient très variés : beaucoup d’insectes, beaucoup de poissons. La troisième année, tout poussait énormément. Il faut imaginer qu’au départ, il n’y avait que de la terre. Aucune activité écologique dans cette rivière, au cœur d’une plaine de maïsiculture intensive », rappelle Melvyn pour La Relève et La Peste.

Marouette ponctuée – Crédit : Clément Caiveau / Wikimedia Commons
L’arrivée du castor
En mai 2025, Sébastien Blache (propriétaire de la ferme), Baptiste Morizot et Maxime Zucca observent des branches rongées dans le ru du Moulin. Chacun croit d’abord que l’autre a installé un nouvel ouvrage castor-mimétique. Tous nient. Ils installent alors plusieurs pièges photos pour tenter de capturer des images de ce castor mystérieux.
Pendant un mois et demi, rien. Pourtant, les signes sont partout : branches tombées, troncs marqués. Après un inventaire mouvementé sur la ferme, le castor finit par se montrer.
« En relevant les pièges photos, on a vu le castor passer pour la première fois. Cela prouvait sa présence depuis un mois et demi. Du jour au lendemain, il est devenu moins fantomatique et plus visible. Par contre, il va très rarement sur la partie avec les ouvrages mimétiques. Baptiste a déjà observé plusieurs bouts de branches posés pour qu’il commence à reprendre, à se réapproprier les lieux, pour entretenir à sa manière — la méthode castor, pas la méthode castor à deux pattes. »
Le castor, en tant que grand herbivore, en mangeant les saules et en ennoyant sa hutte, façonne le milieu et l’agrade. En créant de la lumière, en rouvrant les berges et en ramenant des habitats pionniers, il complexifie l’environnement. Sans lui, les ouvrages mimétiques auraient fini par perdre ces habitats.
« Au Grand Laval, il y a ce côté libre-évolution, cet ensauvagement paysan. C’est agréable de voir qu’après la succession écologique, cela laisse la ripisylve s’installer avec les saules et les roselières. Le castor vient apporter la suite : un peu de chaos pour conserver les habitats pionniers. C’est réjouissant de savoir qu’il est là, et qu’il devrait rester », confie Melvyn à La Relève et La Peste.

Le castor est revenu sur la ferme
Une cohabitation pacifique
À la ferme, la volonté est de créer une synergie entre production alimentaire, économie paysanne et régénération du Vivant. Ce dernier est au service de l’activité agricole, et cette activité, en retour, régénère le milieu. C’est cette alliance vertueuse qui montre que ce modèle est possible.
Pendant un temps, ils avaient peur de toucher à la zone castor pour ne pas déranger la marouette. Ils ne voulaient pas non plus que les moutons y aillent. Cherchant une approche basée sur la synergie plutôt que sur la sanctuarisation, ils ont réfléchi à une alternative.
« Fin août, toutes les parcelles étaient sèches. Les agriculteurs sortaient déjà le foin pour nourrir les bêtes. Je lui ai dit qu’avec ses mètres carrés d’oseille et de biomasse verte autour de l’ouvrage castor, il pouvait faire paître ses moutons. Les espèces nicheuses étaient parties et le castor avait de l’espace ailleurs. Il allait gagner du temps sur l’alimentation et recréer l’habitat pionnier pour la marouette et les bécassines l’année suivante. »

Effarvate – Crédit : Melvyn Guillot-Jonard
Sébastien a suivi ces conseils. Ils ont pris des races de moutons adaptées aux milieux humides. C’est une zone exploitable longtemps, et cela rend service au milieu en maintenant un habitat d’intérêt pour les espèces. Depuis, au moins deux bécassines sourdes et une dizaine de bécassines des marais ont été observées.
« C’est précieux pour les espèces en migration qui traversent la vallée du Rhône et la plaine de Valence : une petite zone humide où trouver de quoi manger, se poser, être en sécurité et refaire le plein avant de repartir. »
Ces alliances entre Vivants et humains montrent que l’humain est capable de retrouver sa sa place au sein de ce Vivant auquel il appartient.
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