Face au changement climatique, la gestion de l'eau en agriculture exige bien plus que des réserves et de la génétique améliorée. Serge Zaka, agroclimatologue, démonte les idées reçues et plaide pour une transformation profonde de nos pratiques et de nos paysages.
Serge Zaka, agroclimatologue
« Un agroclimatologue est un scientifique qui travaille sur l’impact du changement climatique sur l’agriculture », explique Serge Zaka.
Docteur en agroclimatologie, il fait partie d’une petite dizaine de spécialistes en France à étudier cette science à l’intersection du climat et des productions agricoles.
« Est-ce que j’aurai plus de gel après floraison sur mon pommier d’ici 2050 ? Est-ce que mes vaches laitières nécessiteront un bâtiment d’élevage plus isolé, plus ventilé avec les canicules ? », énumère-t-il pour illustrer son champ d’intervention.
La particularité de ce métier ? « C’est vraiment de l’investissement à long terme qui nécessite des réflexions qui n’auront pas forcément d’impacts économiques l’année en cours, mais qui préparent l’agriculture à 2050 ».
Une vision prospective difficile à faire entendre dans un secteur « obnubilé par la rentabilité sur l’année en cours ». Pourtant, l’urgence est réelle : « C’est maintenant qu’il faut y réfléchir. Se mettre en place et développer une économie autour d’une nouvelle culture, cela prend 30 ans ».
Les fausses solutions qui masquent la complexité
Quand on évoque la question de l’eau en agriculture, les réponses fusent rapidement : amélioration génétique des plantes et création de réserves d’eau. « Ce sont les réponses faciles », tranche Serge Zaka, qui s’attache à « rentrer dans les nuances et dans les complexités ».
Sur la génétique, il reconnaît l’intérêt mais relativise : « Quand vous améliorez la génétique du maïs, vous allez améliorer de 2-3 % à peu près tous les cinq-dix ans. »
Le problème ? « Le changement climatique est plus rapide que l’amélioration génétique. Elle ne peut pas suffire pour répondre au problème de l’eau. »
Concernant les réserves d’eau, l’agroclimatologue met en garde contre « une maladaptation si on ne respecte pas les autres critères ». Il cite notamment les bassines – « le modèle qui masque médiatiquement tous les autres types de réserves en eau » – des réserves collinaires ou d’écoulement, « plus vertueuses en termes de durabilité sur les nappes phréatiques ».
Sans compter que « certaines années, on n’aura pas la certitude que les nappes seront remplies en hiver du fait de sécheresses hivernales ».
« Toutes les solutions simples qu’on entend sur les réseaux sociaux, les plateaux télé – « moi je sais ce qu’il faut faire aujourd’hui, il suffit juste de faire ça » – ce sont des discours simplistes, souvent accompagnés de mal-adaptation », martèle-t-il.
Le sol, fondation oubliée de la résilience
Pour Serge Zaka, la vraie priorité se trouve sous nos pieds : « Le sol est pour moi le critère encore plus important que l’irrigation, la réserve en eau et la génétique. Le sol est vraiment le facteur clé. »
Sa démonstration est implacable : « Si vous avez une réserve en eau, un maïs résistant, mais que vous avez un sol qui n’est plus vivant, un sol qui est peu profond, un sol qui retient moins l’eau, vous allez devoir irriguer plus pour obtenir la même chose. »
L’agriculture de conservation des sols offre des solutions concrètes : moins de labour pour préserver la structure verticale du sol avec « les galeries des insectes, notamment des vers de terre », qui créent une « micro et macro porosité permettant d’absorber l’eau plus rapidement ».
Les couverts végétaux entre deux cultures protègent le sol de l’érosion, du soleil, limitent l’échauffement et l’évaporation.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : « Un sol vivant stocke 5 à 10 % de plus d’eau, ce qui représente à peu près dix jours de disponibilité en plus pour la plante, notamment au mois de juin à l’arrivée des sécheresses. » Un tampon précieux face aux déficits hydriques qui s’intensifient.
Au-delà de la parcelle, c’est tout le paysage qu’il faut repenser. « L’apport d’arbres sur le paysage, l’apport de tout ce qui va faire ralentir le cycle de l’eau, les écoulements sur nos territoires : un petit muret par-ci, une petite haie par-là, ça va éviter que l’eau dévale les pentes et s’en aille avec la terre au passage », décrit l’agroclimatologue.
Cette « hydrologie de régénération » s’oppose à la simplification des paysages qui a accéléré le cycle de l’eau.
« Il y a de moins en moins d’éléments sur le paysage et donc l’eau file plus rapidement aux rivières et à la mer. Le but, ça va être de ralentir cette course de l’eau et de lui redonner le temps de s’infiltrer dans nos sols et dans nos nappes phréatiques. »
Les mares, jadis asséchées car considérées comme « néfastes et sans valeur économique directe », sont en réalité « des zones hyper importantes pour l’infiltration de l’eau dans les sols et pour le reste de l’économie autour ». Leur restauration, comme celle des zones humides, devient une priorité.
Changer d’espèces pour s’adapter au climat futur
La biogéographie – « la science qui étudie l’aire de répartition des espèces en fonction des données climatiques » – offre une autre piste d’adaptation majeure. « D’ici 2050, on ne pourra plus avoir autant de surfaces de maïs dans le Sud-Ouest de la France puisque la réserve d’eau ne sera plus suffisante », prévient Serge Zaka. « Même en travaillant sur tout, le climat fera que le maïs, économiquement parlant, sera de moins en moins rentable. »
Les alternatives existent, avec des économies d’eau substantielles : « Si vous prenez un olivier, il consomme 80 % de moins d’eau qu’un maïs. » Entre les deux extrêmes, d’autres options émergent : « Si vous passez de l’abricot à la pistache, vous consommez 20 % de moins. Du maïs au tournesol, 10 % de moins. Du maïs au sorgho, 30 % de moins. »
Mais la difficulté n’est pas agronomique : « Ce n’est pas de changer de plantes. La difficulté est de créer cette filière économique : qui va la transformer, qui va la stocker, quelle valorisation territoriale, par quel consommateur ? » Un travail de longue haleine qui nécessite d’anticiper dès maintenant parce qu’il faut assurer aux paysannes et aux paysans une culture qui peur permette de vivre.
Dernier maillon de la construction d’une adaptabilité : les innovations technologiques. « Images satellites, systèmes d’irrigation connectés, surveillances de fuites, alertes d’objets connectés, modélisation agricole qui va vous dire il faut irriguer tant de minutes et pas plus », énumère Serge Zaka.
Mais il repositionne immédiatement leur rôle : « C’est un outil qui va mieux préciser les adaptations nécessaires. Ça va aider l’agriculteur à prendre une décision, pas prendre une décision à sa place. » Ces technologies « permettent de donner des indications, de la data, de tracer un historique, d’améliorer les prises de décision. Mais ça ne change rien au fait qu’il va falloir abandonner la culture du maïs dans le sud-ouest de la France ».
Une hiérarchie des usages à repenser
L’eau ne sert pas qu’à l’agriculture. Serge Zaka appelle à une refonte complète de l’aménagement territorial : « Est-ce que le fait d’accueillir de plus en plus de monde, soit de façon saisonnière soit permanente dans le sud de la France, avec extension des zones pavillonnaires, est en adéquation avec la ressource qu’il y aura en 2050 ? »
Sa hiérarchie est claire : « En premier lieu, il faut que les gens boivent. En deuxième lieu, c’est l’agriculture puisque c’est la première source d’alimentation. Ensuite on peut hiérarchiser, suivant l’économie du territoire, entre le lavage des voitures, le golf et les parcs aquatiques. » Une priorisation loin d’être acquise : « Malheureusement, actuellement, ce n’est pas le cas dans certains territoires. »
La nature a impérativement besoin d’eau : forêts, garrigues, haies. Mais « on ne peut pas les irriguer, ce serait une aberration économique ». Pour ces écosystèmes, une seule solution à long terme : « Réduire les gaz à effet de serre pour éviter d’empirer le changement climatique. Après 2050, dans certaines régions de France, on aura déjà déposé toutes les cartes de l’adaptation sur la table. Si le climat continue à se réchauffer, on n’aura plus de solutions pour les forêts. »
Face à cette complexité, Serge Zaka insiste : « Il faut travailler sur les six zones de solution en même temps. Si vous mettez une réserve en eau pour l’irrigation et vous oubliez tout le reste, c’est ce qu’on appelle une mal-adaptation. Ça va marcher dix-quinze ans et derrière on va revenir à la table et on va dire : qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »
Génétique, réserves en eau, sol vivant, aménagement des paysages, changement d’espèces et technologies : tous ces leviers doivent être actionnés simultanément. Et, insiste t-il, il faut planter des arbres maintenant dans les régions qui ne sont pas encore gagnées par les prémices de la désertification. C’est une des façons de lutter. Les arbres doivent avoir le temps de grandir et de se renforcer mais aussi de commencer à contribuer à enrichir le cycle de l’eau verte. « L’adaptation est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît », reconnaît-il.
Un dernier enjeu, souvent négligé : la qualité de l’eau. « Lorsque l’eau vient à manquer, on a une concentration des polluants qui peut augmenter : il y a toujours autant de polluants et moins d’eau, donc la concentration augmente dans l’eau qui reste. » Un cercle vicieux qui ajoute encore à l’urgence d’une gestion intégrée de la ressource.
Pour Serge Zaka, le message est clair : face au défi de l’eau en agriculture, il n’existe pas de solution miracle mais un faisceau d’actions complémentaires. Une transformation qui doit commencer maintenant pour préparer l’agriculture de 2050, dans le respect des équilibres écologiques et des besoins de l’ensemble du territoire.
Un autre monde est possible. Tout comme vivre en harmonie avec le reste du Vivant. Notre équipe de journalistes œuvre partout en France et en Europe pour mettre en lumière celles et ceux qui incarnent leur utopie. Nous vous offrons au quotidien des articles en accès libre car nous estimons que l’information doit être gratuite à tou.te.s. Si vous souhaitez nous soutenir, la vente de nos livres financent notre liberté.


