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« Voir mourir ma rivière d’enfance m’a donné envie de me battre pour l’eau »

L'année de son arrivée sur le territoire, il y avait encore « des populations, des marais, toute la flore aquatique typique ». L'année suivante, « c'était fini » - assèchement total des canaux où il devait emmener les enfants découvrir la nature en bateau.

Ce paysan-boulanger se bat depuis des années pour éviter la disparition de sa rivière natale. Elle lui a appris l’amour des écosystèmes dans toute leur diversité, l’esthétique des paysages et l’importance de l’eau pour tous les vivants. Elle l’a conduit à la révolte, à la colère puis à l’action seul d’abord, puis dans le cadre collectif, avec Bassines Non Merci ! Du local à l’international, son combat s’amplifie en réseau avec les mouvements internationaux.

L’enfant de la rivière

David quitte sa Vendée natale pour étudier en Corrèze dans un lycée nature. Distrait par les oiseaux, ses résultats scolaires l’empêchent d’accéder au BTS environnement souhaité. À vingt ans, employé dans un service environnemental, il découvre l’amertume : ses signalements écologiques sont ignorés. Malgré un métier qu’il aime (piégeage de ragondins, encadrement d’équipes), le système l’étouffe et lui impose le silence.

Pire encore : il voit mourir sa rivière. Cette Autise de son enfance, vidée six mois par an, où les espèces disparaissaient une à une.

« Mon père avait connu cette rivière encore plus vivante que moi », explique-t-il, la voix chargée d’émotion. Lors des grandes sécheresses, David a frôlé les larmes. Cette rivière était « sa raison de vivre ».

À vingt-cinq ans, David prend une décision radicale : plus jamais son activité professionnelle ne sera destructrice pour l’homme ou la nature. Au début des années 2000, le jeune homme découvre les premières fissures d’un territoire qu’il croyait connaître. Le Marais Poitevin, la « Venise verte » aux canaux paisibles, cache déjà les prémices d’une bataille qui va dévorer sa vie pendant plus de vingt ans.

Les méga-bassines – ces retenues d’eau délétères pour les écosystèmes et injustes pour les paysans – ne sont encore qu’un projet, mais elles portent en elles toute la violence d’un modèle agricole qui s’apprête à transformer radicalement ce paysage, son paysage.

L’association qu’il monte avec d’autres locaux se heurte rapidement à une réalité brutale : la désillusion. « Deux-Sèvres nature environnement (DSNE) et le Groupe ornithologique des Deux-Sèvres (GODS) ont décidé de claquer la porte de la Coordination pour la défense du Marais poitevin. En cause, des prises de position « d’une petite minorité d’administrateurs » en faveur des retenues d’eau, » peut-on lire à l’époque dans Ouest France.

Visiteur dans le Marais Poitevin Par Gilbert Bochenek / Wikimedia Commons

L’utopie concrète de la Frênaie

En 2007, avec quatre compagnons au RSA, il monte « la Frênaie dans le Marais poitevin avec un « objectif révolution ». Dans un entrepôt loué, ces cinq amis du bassin versant construisent littéralement leur alternative : yourtes fabriquées avec du frêne coupé dans le marais, camping autogéré, atelier de haute couture et menuiserie. Cette SCOP emploie aujourd’hui une quinzaine de salariés, preuve que l’utopie peut prendre racine dans le réel.

Ce lieu devient leur base opérationnelle, leur permettant d’acquérir camions, matériel, et surtout de tisser un réseau sur tout le territoire. Ils créent « ce qui n’était pas permis » : une « reliance » entre jeunes qui prennent conscience que « tout est en train de crever autour d’eux ».

« J’ai beaucoup souffert, je l’ai vécu dans la douleur », confie-t-il. L’année de son arrivée sur le territoire, il y avait encore « des populations, des marais, toute la flore aquatique typique ». L’année suivante, « c’était fini » – assèchement total des canaux où il devait emmener les enfants découvrir la nature en bateau.

Conteur, musicien, réalisateur : il développe un art militant singulier. Son documentaire « Pour quelques grains d’or » (2007-2009), coréalisé avec Fabien Mazzocco, un ami sorti d’école de cinéma, marque sur l’écran son engagement politique. Ce succès – primé et diffusé à la télé – ne le protège pas de la violence qui suit. Les menaces, les agressions « des irriguants montrés dans le film », l’obligent à fuir sa maison.

La Frênaie

Naissance d’un mouvement

Aujourd’hui, David a trouvé sa voie : paysan-boulanger sur une petite ferme à la manière du début du XXe siècle. Il cultive la vigne, élève des chèvres, soigne ses vergers et son immense jardin, accompagné de son percheron et de son âne. Une roulotte complète le tableau.

L’atelier paysan-boulanger incarne toutes ses convictions : ferme alternative accueillant les migrants, lieu de concerts, recherche d’autosuffisance selon les principes de la permaculture.

La rivière coule encore. Elle subsiste toujours, fragile mais obstinée. Et David, père de famille désormais, continue de croire qu’elle peut revivre. C’est peut-être cela, sa plus belle leçon : savoir grandir sans renier ses racines, se battre sans perdre espoir.

En contact avec d’autres militants irrités par la situation [Julien Le Guet, batelier dans le marais poitevin et militant écologiste, est de la partie], il contribue à la naissance d’un collectif. Une dizaine de structures locales se rassemble pour créer ce qui deviendra un mouvement de résistance écologique, Bassines Non Merci !

La stratégie est claire : sortir de la clandestinité, agir au grand jour. L’objectif est de sensibiliser l’opinion publique en montrant que derrière ces actions se cachent des citoyens responsables, pas des « écoterroristes » comme certains médias aiment à les qualifier.

Les actions qu’il co-organise sont spectaculaires et réfléchies. Que ce soit l’extinction de pompes en plein jour ou le blocage de la préfecture de Niort avec 22 kilos de chaînes et six personnes enchaînées dès 8h45 du matin, chaque intervention est minutieusement préparée. « Ça avait été assez formidable », raconte-t-il à propos de cette action qui avait permis de bloquer la signature d’un protocole d’accord controversé.

Son engagement s’intensifie avec sa participation aux « Soulèvements de la Terre », mouvement avec lequel il développe une collaboration étroite. Les liens tissés avec les militants de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes renforcent son réseau et sa légitimité dans le milieu de l’écologie radicale.

Le traumatisme de Sainte-Soline

Mais c’est l’épisode de Sainte-Soline qui marque un tournant dans son parcours militant. Premier à mettre le pied sur les terrains repérés la nuit, il se retrouve au cœur de ces affrontements d’une violence inouïe. « Avec les copains qui sont dans l’humanitaire, il y a des gens qui étaient très choqués », explique-t-il, reconnaissant lui-même avoir été marqué par ces événements.

Cette expérience traumatisante le conduit à repenser sa stratégie. Désormais, il privilégie des manifestations « joyeuses et festives », évitant les confrontations directes avec les forces de l’ordre et les risques de « désarmement » qui pourraient donner une image négative du mouvement. Car David n’est pas qu’un activiste. Musicien dans le groupe « Corde Sensible », il jongle entre ses engagements militants et sa passion artistique.

Son enracinement local profond nourrit une vision internationaliste par ses affinités avec les peuples autochtones. Il coordonne des actions transnationales contre des multinationales comme Bolloré ou Danone, qui mobilisent simultanément plusieurs pays. L’efficacité de son action réside dans la création de ponts entre mouvements divers (SNSM, zapatistes, Kurdes, MST), et lui confère une légitimité collective au-delà de l’individu qui la porte.

Il distingue l’imposture politique de la croyance culturelle de l’extrême droite, reconnaissant des convergences objectives entre revendications identitaires et écologie radicale : attachement au territoire, langues locales, autonomie alimentaire. Plutôt que la diabolisation, il privilégie dialogue et exemplarité, désamorçant par la rencontre directe. Face aux crispations locales où « il n’y a pas de dialogue possible », il assume cette contradiction par un évitement productif qui refuse l’escalade tout en construisant l’alternative. Sans haine, il garde une certitude : « on va devoir se parler ».

Sa volonté est clairement de réconcilier plutôt que de diviser. Face aux tensions autour des bassines et de la gestion de l’eau, il privilégie l’éducation scientifique à la confrontation. Organisateur de conférences techniques, il mise sur la compréhension des enjeux pour dépasser les clivages. « À la sortie d’une de ces réunions, il n’y avait plus un mec qui voulait taper un gars », résume-t-il, illustrant sa philosophie du dialogue.

Vingt ans de combat pour un territoire et un modèle de société. De la naïveté des premières heures à la maturité d’un projet de vie alternatif, son histoire personnelle épouse celle d’une génération qui a vu se dégrader inexorablement les équilibres écologiques et sociaux, et qui a choisi de résister par la création d’alternatives concrètes.

Artiste, agriculteur, pédagogue, militant : il a vécu la complexité de l’engagement contemporain, où la cohérence personnelle devient un acte politique à part entière. Aujourd’hui, son combat rejoint celui des peuples premiers et des militants autour du monde.

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Isabelle Vauconsant

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