Nos livres financent notre indépendance Nos livres financent la gratuité de notre média et notre indépendance

Un pépiniériste bio risque la faillite à cause de son voisin le maire qui profite de ses pouvoirs

La situation s’est dégradée « jusqu’au coup fatal », nous confie Davy Cosson. Le 8 mai, aux aurores, celui-ci découvre que l’agriculteur propriétaire de la parcelle attenante au chemin creuse un fossé d’un mètre sur toute la longueur de la promenade. Une pelleteuse et un camion ont été affrétés pour l’occasion. Aux aurores, la besogne est déjà bien avancée.
19 mai 2021 - Augustin Langlade
FacebookTwitter
Générations, notre nouveau livre qui marque dans le temps l’esprit d’une génération qui se bat pour préserver notre monde

- Thème : Changements climatiques, répression policière, inégalités, agroécologie, politique, féminisme, nature…
- Format : 290 pages
- Impression : France

Commander

À Luynes (Indre-et-Loire), la « Pépinière comestible » risque de devoir mettre la clef sous la porte. Davy Cosson, jeune paysagiste ayant récemment démarré ce projet de production de petits arbres fruitiers biologiques, est confronté aux entraves systématiques de son voisin, le maire, qui utilise ses pouvoirs d’élu pour empêcher les clients de parvenir jusqu’à l’exploitation. Un exemple qui en dit long sur la vulnérabilité des petits producteurs.

La Pépinière comestible, c’est le rêve de toute une vie. Après six ans d’études pour devenir paysagiste, quelques expériences dans des jardins ornementaux parisiens, un tour de France des fermes alternatives et plusieurs emplois de formateur, Davy Cosson a choisi de s’installer à son compte.

En 2019, il met sur pied à Luynes, près de Tours (Indre-et-Loire), sa première exploitation agricole, sur un terrain situé à la frontière de cette petite ville de 5 000 habitants et de Fondettes, au bord du ruisseau de la Grande Boire, dans une zone entourée de hauts arbres et de champs.  

Pour fonder sa Pépinière comestible, spécialisée dans la production de petits fruits (fraises, cassis, groseilles, myrtilles, etc.), d’arbustes fruitiers, d’herbes aromatiques et de légumes perpétuels, le jeune paysan s’est inspiré de tous les préceptes de la permaculture et de l’agroécologie. 

Sobriété : sans eau courante ni électricité, sa ferme dépend d’un puits, d’un bassin de rétention et de batteries longue durée. Autonomie : les semences et les boutures sont directement produites sur des carrés de culture de pieds-mères. Biodiversité : l’exploitation fonctionne en agriculture biologique et est labellisée Nature & Progrès, un cahier des charges très restrictif. 

« Le projet de base était aussi de monter une petite ferme pédagogique, nous explique Davy Cosson, d’accueillir des visiteurs, notamment scolaires, et de leur présenter de petits animaux. »

Apprentissage et transmission, donc, principes que le pépiniériste n’a pas encore pu mettre en œuvre, pourtant, à cause des restrictions liées à l’épidémie. 

Des arbres poussent à la pépinière comestible

Un simple conflit de voisinage

En moins de deux ans, la Pépinière comestible, destinée aux particuliers, a su convaincre de nombreux habitants des alentours. Davy Cosson et sa collègue ont embauché des apprentis. Au temps le plus fort, ils étaient cinq à travailler sur la ferme.

« La première année, les choses se passaient plutôt bien, témoigne le pépiniériste. Quand je suis arrivé dans la commune, le maire a compris le projet et s’en est réjoui, parce qu’il devait dynamiser la vie du village. »

Au milieu de l’année 2020, les clients commencent à affluer des quatre coins du département. Plus de 4 000 personnes suivent Davy Cosson sur les réseaux sociaux. Les week-ends de beau temps, les marchés de la Pépinière comestible rencontrent un véritable succès, mais le passage fréquent des voitures semble irriter quelque peu le voisinage.

L’exploitation se trouve le long de la promenade des Varennes, un chemin de terre bordant des parcelles agricoles et, entre autres, la maison du maire de Luynes, Bertrand Ritouret. Il s’agit d’une voie rurale, à la fois résidentielle et pédestre. S’il n’est pas interdit de s’y garer, au contraire, il dépend de la mairie d’en réglementer l’accès.

Après plusieurs mois de conflit latent et d’échanges nerveux, l’affaire s’accélère. Au début du mois d’avril 2021, la mairie de Luynes fait poser un sens interdit à l’entrée du chemin, celle par où circulent les clients de la pépinière.

Problème : l’autre extrémité de la promenade des Varennes comporte déjà un sens interdit. Hormis les riverains, les secours et les services techniques, plus personne ne peut plus y passer.

« Avec ce nouveau panneau, se souvient Davy Cosson, le chemin a tout à coup été privatisé. En pleine saison, je n’avais plus la possibilité d’accueillir les clients. »

Craignant pour son exploitation, le pépiniériste conseille à ses visiteurs de braver l’interdit. Mais les jours de marché, des gendarmes et des policiers municipaux leur demandent de faire demi-tour.

Le sens interdit que Davy Cosson a découvert un beau matin

Coups bas et abus de pouvoir

La situation s’est dégradée « jusqu’au coup fatal », nous confie Davy Cosson. Le 8 mai, aux aurores, celui-ci découvre que l’agriculteur propriétaire de la parcelle attenante au chemin creuse un fossé d’un mètre sur toute la longueur de la promenade. Une pelleteuse et un camion ont été affrétés pour l’occasion. Aux aurores, la besogne est déjà bien avancée.

Selon la version officielle, le fossé est censé améliorer l’écoulement des eaux de pluie. Mais le pépiniériste, que personne n’a songé à prévenir, sait très bien que maire et agriculteur sont en train d’annihiler toute possibilité, pour les voitures, de stationner ou de se croiser.

Comment expliquer que le maire agisse ainsi ? Pour Davy Cosson, la raison est simple.

« C’est un problème de voisinage. Sauf que mon voisin d’en face, c’est le maire et qu’il a beaucoup de pouvoir. L’affaire a donc pris une envergure qu’elle n’aurait jamais eue à un autre endroit du village. »

Tout ce que fait le maire de Luynes est légal : la réglementation d’accès au chemin dépend de sa compétence générale de police administrative et le fossé, sans avoir fait l’objet d’une quelconque déclaration, pourtant, relève du domaine de l’agriculteur. Davy Cosson n’a donc, en théorie, aucune voie de recours. Il est piégé. 

« Depuis le 8 mai, déplore celui-ci, je ne peux plus travailler. Je suis en arrêt d’activité et je me demande déjà si je ne devrais pas déménager, ou trouver un autre point de vente. En tout cas, je ne peux plus vendre sur mon lieu de production… »

Photo prise le jour des travaux de creusement du fossé

La vulnérabilité des petits producteurs

Le 13 mai dernier, entre 150 et 200 personnes, des clients et sympathisants, ont organisé une manifestation de soutien à la Pépinière comestible dans le village de Luynes. Tout à fait spontané, cet événement a permis de montrer que le projet répond à un véritable désir de la population locale.

« Un jeudi de l’Ascension, en plus, c’était très encourageant », avoue Davy Cosson. 

Malgré cette évidente raison de se réjouir, le pépiniériste ne sait pourtant pas comment il pourra sortir de la situation catastrophique dans laquelle l’a plongé le maire. Maintenant que le fossé est creusé, le mal est fait, il devient impossible de revenir en arrière.

La manifestation de soutien

Depuis deux ans, Davy Cosson travaille sept jours sur sept, produit des plantes respectueuses de l’environnement, replante autour de son terrain, crée des bordures et des haies pour les insectes et les oiseaux.

Alors que sa première récolte de fruits rouges, fraises et framboises en tête, va arriver sous peu à maturité (deux ans sont nécessaires pour ces espèces), le pépiniériste ne peut même plus envisager de les vendre. Que fera-t-il de cette production ?

« Il faudrait se battre, mais ma collègue et moi ne voulons pas gaspiller deux ans de notre vie dans un procès », soupire notre interlocuteur, qui a déjà dû se séparer d’un apprenti. « Je suis vraiment frustré qu’une personne puisse avoir autant de pouvoir sur une entreprise agricole. Un maire a décidé de détruire une exploitation et va y parvenir. Les gens doivent comprendre que les petits producteurs sont vulnérables ! »

Davy Cosson affirme qu’une vingtaine d’agriculteurs l’ont appelé entre le 8 et le 14 mai. Ayant suivi sur la toile les multiples étapes de son conflit de voisinage, ils lui ont rapporté qu’ils subissaient des problèmes similaires avec leur maire.

« À 20 kilomètres de chez moi, à Langeais, quelqu’un m’a dit être en arrêt d’activité depuis 5 ans, à cause d’un conflit engagé par la mairie. »

Les fruits rouges de la pépinière

Après les menaces, l’impasse

Le mardi 18 mai, Davy Cosson a eu rendez-vous avec le maire. Il aurait été reçu seul, selon le récit qu’il nous en a fait, par un groupe de cinq personnes, qui auraient égrené ses écarts administratifs (les serres, les normes d’accueil du public, la cabane à outils) pour justifier les deux interventions de la mairie sur la voie rurale. Une belle humiliation.

L’unique solution proposée par l’édile serait un parking à 500 mètres et quelques de la pépinière. Mais comment demander aux clients, souvent d’un certain âge, de transporter 25 kilos de terreau, des plantes et des outils de jardin sur un demi-kilomètre, voire de faire plusieurs allers-retours jusqu’à leur voiture ? nous répond Davy Cosson, qui n’estime pas viable l’option du parking.

L’entretien se serait terminé par des menaces. À deux reprises, le maire de Luynes aurait exigé de Davy Cosson des « excuses publiques », sans quoi un procès « en correctionnel » pourrait être engagé…

« Ces méthodes politicardes feraient pâlir n’importe quel petit producteur qui a la tête dans ses plantes ! » ironise le permaculteur.

Intimidations ou non, c’est aujourd’hui l’impasse pour la Pépinière comestible, magnifique projet qui aura eu le culot de se trouver trop près d’un maire…

19 mai 2021 - Augustin Langlade
FacebookTwitter
"Le plus souvent, les gens renoncent à leur pouvoir car ils pensent qu'il n'en ont pas"

Votre soutien compte plus que tout
Faire un don
Générations Notre nouveau livre « Générations » marque dans le temps l’esprit d’une génération qui se bat pour préserver notre monde. Changements climatiques, répression policière, inégalités, capitalisme hors de contrôle : la nouvelle génération va devoir relever des défis inédits, pour certains presque insurmontables. Mais que ressent-elle ? Quel sens donne-t-elle au présent ? Et comment perçoit-elle l’avenir ? C’est ce que nous avons cherché à comprendre dans ce nouveau livre-journal, « Générations ».
Commander
Envie de s’informer ? Inscrivez-vous à notre newsletter pour vous informer différemment
Derniers articles
^