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Un défi pour le Vivant : cet ornithologue enregistre tous les chants de toutes les espèces d’oiseaux d’Irlande

Le fait que certaines aient été si difficiles à enregistrer est en soi un signal alarmant de leur raréfaction, en particulier pour le râle des genêts. L’idée de voir cet oiseau disparaître est profondément bouleversante.

Ornithologue de profession, l’Irlandais Seán Ronayne s’est lancé, depuis quatre ans, dans une entreprise qu’il qualifie lui-même d’« obsession totale » : enregistrer le chant de toutes les espèces d’oiseaux d’Irlande. À travers ses archives, ses conférences, ses livres et un documentaire (nommé « Birdsong ») , il documente l’effondrement du vivant tout en cherchant à réconcilier le public avec la nature. Son credo : faire entendre la beauté de ce qui disparaît, pour susciter un sursaut. Rencontre.

LR&LP : Qu’est-ce qui vous a, à l’origine, donné l’idée d’enregistrer les chants de toutes les espèces d’oiseaux en Irlande ?

Seán Ronayne : Cela s’est fait de manière assez naturelle. Je ne me suis jamais levé en me disant que j’allais entreprendre ce projet, j’écoute les oiseaux depuis l’enfance, c’est une part de moi. En m’installant en Catalogne, j’ai acheté mon premier enregistreur pour apprendre à reconnaître de nombreuses nouvelles espèces, et j’ai commencé à accumuler des sons.

De retour en Irlande, où les vastes espaces sauvages sont plus rares, j’ai ressenti un manque, mais aussi le besoin de donner un sens à cette situation. Plutôt que de m’attrister, j’ai décidé d’enregistrer les chants de toutes les espèces, de révéler leur beauté et de toucher le public afin de mieux défendre ces milieux. C’est ainsi qu’est né le projet.

Crédit : Chris Maddaloni

LR&LP : Que révèle, selon vous, l’évolution des paysages sonores irlandais sur l’état de la biodiversité du pays ?

Seán Ronayne : Ce n’est un secret pour personne : les populations d’oiseaux déclinent partout dans le monde, et l’Irlande n’échappe pas à la tendance. Aujourd’hui, 63 % des espèces irlandaises sont menacées d’une manière ou d’une autre. Le fait que certaines aient été si difficiles à enregistrer est en soi un signal alarmant de leur raréfaction, en particulier pour le râle des genêts. L’idée de voir cet oiseau disparaître est profondément bouleversante.

Pourtant, ce projet m’a aussi apporté beaucoup d’espoir. Les réactions sont extrêmement encourageantes. Elles montrent que, même si les gens sont éloignés de la nature – non par choix, mais par conditionnement –, l’attachement et le désir de lien demeurent. Ils sommeillaient, et j’ai le sentiment qu’ils se réveillent.

Pas uniquement grâce à mon travail, mais aussi parce que de nombreuses voix écologistes fortes s’élèvent aujourd’hui en Irlande. Et c’est, selon moi, une évolution remarquable.

Seán Ronayne dans le bois de Glenbower – Crédit : Paul Faith

LR&LP : Parmi tous les enregistrements que vous avez réalisés, y en a-t-il un qui vous a particulièrement touché ? 

Seán Ronayne : Je dispose aujourd’hui d’environ 27 000 enregistrements couvrant 203 espèces, et je continue à enregistrer quotidiennement. Huit microphones sont actuellement déployés sur le terrain. Si je dois citer un moment marquant, je pense à un enregistrement très particulier réalisé sur l’île de Tory, au nord-ouest de l’Irlande. L’agriculture intensive y est absente et plusieurs programmes de conservation européens y restaurent notamment l’habitat du râle des genêts.

Je m’y étais rendu pour filmer cette espèce et, de nuit, près d’un lac – car le râle chante la nuit –, j’ai entendu quelque chose d’inoubliable : une superposition de trois chants. Celui du râle des genêts, râpeux et grinçant ; celui de la bécassine, oiseau des zones humides, qui monte haut puis plonge en produisant un son rappelant le bêlement d’une petite chèvre ; et celui de l’alouette des champs, qui chante doucement en vol stationnaire.

En irlandais, langue toujours parlée sur l’île, l’un des noms de la bécassine signifie d’ailleurs « petite chèvre errante ». Cet ensemble formait un paysage sonore ancestral, autrefois répandu dans tout le pays. L’entendre encore aujourd’hui a été pour moi d’une intensité émotionnelle exceptionnelle.

Crédit : Tristan Hutchinson

LR&LP : Vous expliquez que certaines espèces peuvent imiter jusqu’à trente ou quarante autres espèces dans leur chant. Cette capacité vous a-t-elle surpris lorsque vous l’avez observée ?

Seán Ronayne : J’ai toujours eu conscience du mimétisme, c’est un phénomène sur lequel je travaille depuis longtemps. Mes premières expériences remontent à l’enfance. Un merle dans notre jardin imitait parfaitement la sonnerie de l’ancien téléphone fixe à cadran. Il arrivait que ma mère, croyant entendre le téléphone, rentre précipitamment dans la maison !

Étudier le mimétisme aujourd’hui, en tant qu’adulte, et en mesurer toute la complexité, est profondément fascinant. C’est un champ de recherche que je poursuis encore.

LR&LP : Peut-on encore inverser le déclin des oiseaux en Irlande, par exemple en faisant évoluer l’agriculture intensive pour qu’elle devienne compatible avec la biodiversité ?

Seán Ronayne : Je pense que nous n’avons tout simplement pas le choix. L’agriculture intensive est, à mes yeux, profondément égoïste. Ceux qui la pratiquent en tirent d’importants profits, tandis que l’ensemble de la société – pas seulement les oiseaux, mais aussi les êtres humains – en supporte les conséquences.

On voit parfois en Irlande des troupeaux si vastes qu’ils évoquent des foules de festival, des champs contenant des centaines, voire des milliers de bovins. Ces animaux passent l’hiver en bâtiment, et leurs déjections sont stockées sous forme de lisier. Au printemps, les volumes sont tels qu’il faut les épandre massivement.

La réglementation interdit pourtant l’épandage en cas de pluie ou dans les vingt-quatre heures précédant une averse annoncée. Mais ces règles sont fréquemment ignorées, sous prétexte que le lisier se diffuserait mieux. Résultat : plus de 50 % des rivières irlandaises sont aujourd’hui polluées, en grande partie à cause de ces pratiques.

Je trouve cela profondément égoïste, et je doute que les conséquences soient pleinement comprises. Malgré tout, je reste optimiste. Grâce à l’émergence de nombreux écologistes très actifs en Irlande, le public est de plus en plus informé. Les mentalités évoluent. Quelque chose est en train de naître.

Dessin de râles des genêts, « Natural History of Birds in Central Europe, Volume VII, Table 15 » – published 1899 – Wikimedia Commons

 

LR&LP : Pensez-vous pouvoir un jour atteindre votre objectif de recenser tous les chants d’oiseaux d’Irlande ?

Seán Ronayne : Cet objectif reste secondaire. Ma priorité est de susciter un changement positif : sensibiliser, fédérer des soutiens et faire bouger les lignes. L’enregistrement de tous les oiseaux constitue surtout un défi personnel, plaisant, et un moyen de disposer de ces sons pour les partager avec le public.

Cela dit, je pense y parvenir. Il me reste deux espèces à enregistrer cette année, et j’ai déjà des pistes pour les localiser.

LR&LP : Échangez-vous avec des responsables politiques dans l’objectif d’influencer, par exemple, l’élaboration des lois ?

Seán Ronayne : Oui, parfois. Nous avons notamment projeté notre film au Dáil, le Parlement irlandais. Je m’exprime également très librement sur les réseaux sociaux. Je sais que certains responsables politiques me lisent, car j’ai déjà reçu des messages privés – parfois critiques – de leur part. Cela ne me dissuade pas.

Avoir une plateforme implique une responsabilité. Si je me contentais de diffuser des chants d’oiseaux sans aborder les enjeux politiques, ce serait, à mes yeux, égoïste. Je continuerai donc à parler clairement de la faune, de la biodiversité et de leur déclin.

LR&LP : Quel message essentiel souhaiteriez-vous laisser aux générations futures ?

Seán Ronayne : Je leur dirais d’abord d’aller vers la nature, de l’aimer, d’en profiter, car elle fait partie des plus grandes richesses de la vie et elle est essentielle à notre existence. Ensuite, je leur dirais de ne pas avoir peur d’être eux-mêmes et d’exprimer ce qu’ils pensent.

Chaque voix compte. Une seule personne, associée à d’autres, peut devenir une force considérable. En somme : sortez, aimez la nature et défendez-la.

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Joanna Blain

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