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Tragédie de l’incendie à Crans-Montana : « à cet instant, la vie ne pèse plus rien face à une vidéo »

"Alors je repose la question au bon endroit, là où je peux agir : Qu’est-ce que je peux faire, en qualité de père, pour que mes enfants aient les bons gestes dès le départ ?"

Lors du réveillon, l'incendie tragique du bar Le Constellation de la station de ski suisse Crans-Montana a fait 40 morts et des 116 blessés. Les gérants français sont visés par une enquête et soupçonnés d’« homicide par négligence ». Au-delà des manquements à la sécurité et d'un effet de mimétisme social ayant pu conduire à la la lenteur des réactions, nous donnons la plume à Pierre1911, père qui s'inquiète de la prévalence du numérique dans la vie des plus jeunes.

Moi, père de deux enfants de 21 et 10 ans, je me sens impuissant. La vie ne vaut plus rien. Voilà où nous en sommes. La limite est franchie.

En tout premier lieu, mes pensées vont aux victimes de cet incendie, à leurs proches, et à celles et ceux qui ramassent les corps, soignent les brûlés, encaissent l’horreur.

Si j’écris aujourd’hui, ce n’est pas parce que cet incendie serait “utile” à mon propos, mais parce qu’il m’a mis face à quelque chose que je n’arrive plus à taire.

Je le dis d’emblée : je n’accuse personne, je ne fais pas la morale, je ne juge pas.
Je parle simplement en qualité de père, parce que je crois que mes enfants ne sont pas très différents de ceux qui étaient présents lors de l’incendie.

Ce texte n’est ni une leçon ni une accusation : c’est un aveu, lourd, terrible, d’impuissance.

Et je veux aussi dire une chose, parce que depuis 48 heures je vois fleurir des raisonnements binaires qui me mettent mal à l’aise, et je fais le mea culpa d’y avoir moi-même contribué en simplifiant parfois les choses.

D’un côté, certains expliquent que ce drame n’a rien à voir avec les réseaux sociaux, ni avec les comportements individuels, mais uniquement avec des négligences en amont : règles de sécurité bafouées, cupidité, défaut de contrôle, alcool, effet de sidération et biais de normalité.
De l’autre, certains réduisent tout au téléphone.

Les deux lectures sont incomplètes.
Et surtout, pour moi, elles sont dangereuses si elles servent à se dédouaner de ce sur quoi nous avons, nous, un pouvoir direct : la transmission.

Mon fils Antoine a 10 ans. Nous sommes séparés, sa mère et moi, depuis 7 ans. Il vient chez moi à toutes les vacances, parce qu’il vit à Lyon et moi en Dordogne.

Quand il est chez moi, pour sa sécurité, je lui prête un téléphone. Il n’y a qu’un but à ce prêt : où que je sois, il puisse me joindre, et inversement. Je vis totalement isolé. Mon exploitation fait 15 hectares, dispatchés sur plusieurs kilomètres, avec des bois partout.

J’ai remplacé les talkies-walkies par deux téléphones. Et j’initie aussi mon fils à la photo pour mes publications : il est acteur dans la production de la ferme, mais aussi dans mon travail sur les réseaux sociaux, en me faisant des illustrations.

En revanche, je suis clair : pas de console, sauf pendant les longs trajets entre chez sa mère et moi. Pas de négociation possible.

Et pourtant, contre mon avis et sans autorisation, je découvre la veille du drame de Crans-Montana qu’Antoine a téléchargé un système de tchat sur le téléphone que je lui ai prêté.

Je suis horrifié de lire les échanges : Des insultes. Du harcèlement. Du sexisme crasse. Pas de respect. La jungle. Je prends une claque.

Parce que ce gamin est doux. Il est premier de sa classe. Il est réservé tout en étant à l’aise. Il n’a aucun problème relationnel avec les autres enfants ni avec les adultes.

Et pourtant, ce même enfant vole le téléphone de sa mère pour désactiver le contrôle parental. Son obsession est d’être connecté pour, dit-il, “parler et jouer avec ses potes”.

Sa mère limite les heures de jeu. En vain. Et quand elle tente de couper la connexion wifi, il lui arrive de lever la main sur sa mère. Frapper sa daronne pour du réseau…

À plusieurs reprises, quand j’ai été informé de ses agissements, je suis intervenu. J’ai repris cela quand il était chez moi. Ses actes ne sont pas tolérables. Écrire ça me met dans une colère noire. Mais c’est réel.

À la ferme, il peut presque tout faire. À condition de respecter les règles. La sécurité. L’autorité du réel.

Il manœuvre un cheval de trait d’une tonne avec un calme qui force le respect. Il conduit occasionnellement le tracteur avec prudence. Je l’ai même fait tronçonner avec moi, équipé, concentré, responsable, moi en carapace de protection, avec le même équipement.

Je le responsabilise et je lui témoigne beaucoup de confiance, avec un préalable : ne pas tricher, assumer, demander quand il ne sait pas. Je croyais avoir des signes tangibles de sa compréhension de la valeur de la vie.

Comme au printemps dernier, lorsqu’il a compris, les yeux pleins de larmes, que les canetons installés en sécurité dans notre salon étaient totalement dépendants de notre attention. Et qu’il a très mal vécu le fait d’avoir débranché le chauffage des canetons par inadvertance, en jouant avec le chiot, causant la mort de cinq petites boules de plumes par hypothermie.

Et malgré cela, malgré son implication et son adhésion à ce qu’il vit dans ce lieu privilégié par la nature que nous choyons, le numérique est plus fort.

Et c’est là que l’incendie de Crans-Montana me percute. Parce que sur les images du début, je vois des jeunes rire, filmer, encore filmer. Le plafond brûle. Le plastique fond et coule. Le feu prend.

Personne ne crie. Personne n’évacue. Personne ne cherche un extincteur. Partout, des téléphones qui filment. À cet instant précis, la vie ne pèse plus rien face à une vidéo.

Cette première minute, comme tous les premiers instants d’un incident, est totalement cruciale. Chaque seconde compte. Tout mauvais geste, ou absence de geste, va entraîner une dette folle.

Or là, durant cette minute, le réflexe n’est plus de sauver, mais de capter, de publier, d’exister numériquement pendant que le réel meurt.

Et je veux être précis : oui, la sidération existe. Oui, elle est documentée.

Mais certaines images montrent autre chose : des personnes qui intègrent parfaitement qu’il y a un problème, et dont la réaction n’est pas “je suis figé”, mais “c’est excitant”, “je filme”, “je commente”. Le biais de normalité a aussi été là.  Mais il n’explique pas tout, ni ne dédouane. Car la folie ne s’arrête pas là.

Parce que quelques instants plus tard, alors que des gens sont bloqués dans une véranda remplie de fumée toxique et très chaude, d’autres filment et commentent au lieu de porter secours.

Ils filment leurs semblables déboussolés, asphyxiés, brûlés, alors qu’il est possible d’ouvrir les portes coulissantes depuis l’extérieur, comme le feront d’autres personnes. Ils filment leurs semblables en train de mourir.

Je sais aussi que d’autres ont agi, aidé, ouvert des portes, sauvé des vies. Ceux-là existent, et ils méritent le même éclairage. Mais les images dont on parle, celles qui nous hantent, montrent clairement quelque chose : à certains moments, la priorité n’est plus la vie, c’est la publication.

Et là, je bloque. Parce que mon cerveau de père fait un lien direct avec ce que j’ai vu sur le téléphone de mon fils. Cette excitation du “partage”, cette addiction au regard des autres, ce réflexe d’écran avant tout.

Et c’est là que je dis quelque chose qui me sidère : je ne suis pas certain que mon propre fils n’aurait pas filmé lui aussi. Et ça me détruit. Oui, vraiment. Je suis KO.

Je vois passer des posts qui disent : “Ce n’est pas les réseaux, c’est la négligence en amont.”
Et je comprends. Évidemment qu’il y a une montagne de responsabilités en amont.

Nous pouvons accuser les systèmes. Les algorithmes. Les adultes. Les institutions.
La cupidité qui fait fi de la réglementation, que ce soit pour l’âge, la distribution d’alcool, les dispositifs de sécurité, les contrôles.

Ce n’est pas de ma compétence. C’est celle de la justice et des services de police. Mais à titre personnel, sur ces points, je ne peux rien faire. Ni en amont. Ni a posteriori.

Par contre sur l’éducation, j’ai un levier. Et pas un petit levier : un devoir.

Alors je repose la question au bon endroit, là où je peux agir : Qu’est-ce que je peux faire, en qualité de père, pour que mes enfants aient les bons gestes dès le départ ?

Qu’est-ce que je peux transmettre pour qu’ils soient de ceux qui tentent d’aider, plutôt que de filmer ?

Est-ce être un héros que d’ouvrir une baie vitrée ?
De lancer une chaise pour briser un vitrage ?
D’enlever son manteau pour éteindre quelqu’un en feu ?
De protéger une victime du froid ?
D’essayer d’apporter son concours pour faciliter la prise en charge par les secours, sachant que les premières minutes sont capitales pour la survie, même une fois les victimes sorties du danger ?

Et en amont, une autre question me poursuit : Qu’est-ce que je peux transmettre à mes enfants pour qu’ils aient une analyse du risque ?

Repérer les issues de secours lorsqu’ils entrent dans un lieu. Identifier où se trouvent les extincteurs. Regarder la configuration. Avoir un plan mental.

Qui fait ça ? Moi. Systématiquement. Où que je sois. Et lorsque je ne le fais pas, je ne suis pas à l’aise. Ce n’est pas une culture de la paranoïa.
Ce n’est pas une illusion de maîtrise. C’est simplement de la gestion du risque. Mettre les chances de son côté. Parce que cela n’arrive pas qu’aux autres.

Avec 35 % d’invalidité, conséquence de trois accidents de la route dont 100 % des responsabilités incombaient à des tiers, je me sens légitime de l’affirmer : le réel vous tombe dessus même quand vous n’avez rien demandé. Et ce que vous avez dans les premières secondes, ce ne sont pas des discours, ce sont des réflexes.

Je me sens d’autant plus responsable qu’Antoine me voit travailler sur les réseaux. Qu’est-ce que je lui renvoie ?

Je sais que le numérique n’est pas en soi le mal, puisqu’il fait aussi partie de ma vie et de mon travail. Mais je sais aussi que dans leur monde, le téléphone passe avant tout. Avant l’autre. Avant eux-mêmes. Avant la vie. Je trouve ça fou. Je trouve ça terrifiant.

Et je le redis : je ne suis pas au-dessus. Je suis dedans. Comme les autres.

Fermer les yeux sur cette problématique de hiérarchisation sous prétexte que d’autres facteurs entrent en ligne de compte me semble être une erreur folle.

Et quand bien même cela ne sauverait qu’une vie, une seule, ce serait déjà un objectif à atteindre coûte que coûte.

En conclusion, affirmer que les jeunes ne sont pas morts “à cause des téléphones” est aussi faux que de dire que les morts sont “uniquement à cause des réseaux sociaux”.

Mais faire reposer l’ensemble des causes ailleurs, sur le système, sur les autres, sur la sidération, sans interroger ce que nous transmettons à nos enfants et ce qu’ils deviennent dans l’instant où tout bascule, c’est se voiler la face.

Qu’est-ce que nous avons raté ? Condoléances sincères.

pierre1911

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