Aux racines de toute histoire, de toute lutte se trouvent les coquilles des graines qui ont germé et qui ont, avec la patience, le temps et le courage, ouvert leurs fleurs vers de nouveaux printemps possibles. Si aujourd’hui, des collectifs, des militants d’action directe comme les Soulèvements de la Terre, les Écureuils, les ZAD et tant d’autres existent, c’est parce que des pionniers ont ouvert la voie. Nous sommes en 1969, on croirait à son nom qu’il sort d’un film de Wes Anderson, il n’en est rien. C’est le précurseur de l’écosabotage, on vous présente The Fox.
L’industrie chimique des années 1940
Depuis le milieu des années 1940, une guerre contre un vivant qui ne serait pas désirable, prendrait trop de place, ne se laisserait pas dompter, a été déclarée. On dénombre à cette époque plus de 200 produits imaginés pour tuer ce que certains appellent « les nuisibles ».
Les États-Unis prennent leur essor. D’un côté, la classe moyenne croît, le pays s’enrichit et, de l’autre, c’est « silence, on tourne ». Le chant des oiseaux s’éteint, les rivières se tarissent, et les écosystèmes s’intoxiquent de produits chimiques. L’enrichissement a un prix et c’est la nature qui a été choisie pour payer les frais.
Sous le cataclysme capitaliste qui engendre des atrocités comme la guerre au Cambodge ou les catastrophes pétrolières, certains sont pris d’envie de révolte, de prendre les choses en main, d’avoir leur mot à dire. On commence à entendre frémir les balbutiements du « C’est le vivant qui se défend ».
Un renard contre l’industrie chimique
Le terme d’écosabotage est clivant. Il invite à « désarmer » ce qui nous tue, et à mettre du sable dans l’engrenage pour stopper la destruction du vivant. C’est ainsi que débuta le combat de James Phillips, aka Mr Fox (1930-1999).
Ce citoyen « classique », professeur de biologie, vivait dans les alentours de Chicago et aimait profondément la nature. Il avait pour habitude d’embarquer sur son canoë pour vagabonder sur la rivière Fox, dont il emprunta le nom.
Durant l’une de ses navigations, il fut pris d’un sentiment d’incompréhension qui se transforma en tristesse puis en rage infinie lorsqu’il se retrouva au centre d’un ballet funèbre : animaux à branchies, têtards, canards, amphibiens gisaient dans un cimetière flottant parsemé de morceaux de savon.
« Flottant la tête en bas, leurs pattes orange mortellement détendues, se trouvaient une mère colvert et tous ses canetons. Le choc d’un tel carnage m’emplit de tristesse puis de rage », a expliqué Mr Fox, ainsi que le rappellent ces épisodes de FranceCulture
Son territoire venait d’être ravagé par un produit chimique. Cette fureur se transforma très rapidement en élan vital. Il se mit en mouvement afin de remonter à la source de ce carnage et défendre ceux qui, n’ayant pu le faire, y ont laissé leur vie.
C’est la conscience de la nature, de nos interdépendances et de cette intime relation que nous avons avec elle qui a poussé The Fox à sortir du cadre « réglementaire » pour entreprendre une défense clandestine, non violente mais radicalement engagée.

Photo d’un vieux journal local – Crédit : Aurora Public Library
« Amour-Dias pollue notre eau »
En remontant le long de la rivière, Mr Fox finit par tomber sur des tuyaux de canalisation, dont celui d’où provenait ce produit mortel. Lesdits tuyaux appartenaient à l’entreprise Armor-Dial. Cette grosse firme américaine productrice de savon conditionnait aussi de la viande et fabriquait ses propres détergents. Ces ceux-là qu’elle déversait copieusement dans la rivière Fox, polluant l’eau et tuant ainsi l’ensemble des écosystèmes.
Le lendemain, l’usine ferme pour plusieurs jours. En cause : de l’eau souillée s’était mise à remonter dangereusement vers les machines. Qu’elle ne fut pas leur stupéfaction quand les employés de maintenance découvrirent dans les canalisations avaient été bouchées par sept tonnes de ciment.
L’artiste n’était pas parti sans dédicacer son œuvre : à côté de la canalisation se trouvait une pancarte où l’on décryptait « Amour-Dias pollue notre eau », signé THE FOX, avec une tête de renard à la place du O. Dès lors, de plus en plus de sociétés sont devenues ses cibles.

Crédit : Wikimedia Commons
Désobéissance civile face aux industries délétères
Face à l’inaction du gouvernement, The Fox emploie un moyen d’autodéfense face aux activités polluantes d’industries lourdes à Chicago, dans l’Illinois. On retiendra ce célèbre exemple : avoir déversé un liquide nauséabond dans les bureaux de US Steel, un des géants américains de l’acier.
Cette substance n’était autre que celle produite par l’usine qu’elle répandait dans la nature. Comme le dit l’adage : « retour à l’envoyeur ». Le message est clair, The Fox dénonce par cette action directe les effets de l’activité de cette entreprise sur l’environnement.
The Fox symbolise l’archétype du héros de nos sociétés : citoyen « lambda » qui se transforme en héros masqué pour défendre le vivant, les communs. The Fox a plusieurs dizaines d’actions à son actif : boucher des égouts, combler des cheminées, accrocher des pancartes, distribuer des affiches, détériorer des marchandises ainsi que déverser des eaux usées et du poisson pourri dans les entreprises. Il est le précurseur de l’action directe non violente écologiste.

James Phillips, aka The Fox – Crédit : RLSH Wiki
Essor d’un mouvement
Dès la fin des années 1960, suite aux événements sociaux et politiques comme la guerre du Vietnam et la ségrégation raciale, des citoyens se rassemblent, s’organisent et déploient leurs forces. De nombreuses actions directes liées à l’écologie émergent. Les médias relatent l’histoire d’activistes qui détruisent des panneaux publicitaires dans le Michigan, ou déversent des colorants en Floride pour que les habitants puissent voir le chemin de la pollution dans les eaux.
En 1972, le terme d’écosabotage naît. Il met en lumière deux mouvances similaires et distinctes à la fois. La première est celle du mouvement syndicaliste pour défendre les droits des salariés et l’autre, plus orientée vers la protection de l’environnement.
Pour The Fox, son combat est profondément ancré dans une soif de justice, de donner la parole à ceux qui ne l’ont pas et de défendre ceux qui ne le peuvent pas. Dès lors, son engagement dans l’invisible fit presse. Les médias s’emparèrent du sujet, devenant un élément de débat public et faisant pression auprès des gouvernants. Ces derniers finirent par prendre des mesures pour interdire aux grandes entreprises de déverser leurs polluants dans les eaux.
C’est le journaliste Mika Royko qui sublimera ses récits, gagnant ainsi la sympathie du public mais aussi, semblerait-il, de la police et des autorités qui « traquaient » The Fox. On se mit à sa place, on comprit les raisons de sa révolte et de sa lutte pacifique. Son sens de l’humour et sa dérision des entreprises le rendirent sympathique. Sa posture était claire : si les lignes politiques ne bougeaient pas, aux citoyens de s’emparer de ces questions.
A la suite de The Fox, des mouvements d’actions directes sont nés comme Force 70, Eco-Rider, etc. Il a inspiré le livre « Le Gang de la clé à molette », fourni en outils pour réussir son action directe. Ces militants pour qui, face à l’injustice et à la destruction du vivant, l’action directe est un cri du cœur vital.
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