Alors que l’anguille européenne a perdu jusqu’à 99 % de ses effectifs, la France et la communauté internationale peinent à enrayer son déclin. Les experts appellent à un moratoire total, tandis que la régulation actuelle maintient la pêche sous quotas.
L’anguille au bord de l’extinction
« Quand vous êtes entre 98 et 99,5 % de disparition de la population, vous êtes à l’aube de la disparition de l’espèce ». Le constat de Dominique Chevillon, vice-président de la LPO France chargé de la mer, est sans appel. Pour lui comme pour de nombreux scientifiques, l’anguille européenne n’est plus un « stock halieutique ». C’est une espèce en sursis.
Depuis les années 1960, ses effectifs se sont effondrés. Il ne subsisterait que 1 à 2 % de la population d’origine, selon les séries statistiques utilisées par la LPO. Classée “en danger critique d’extinction” par l’UICN depuis 2008, l’anguille est désormais au même niveau de menace que le vison d’Europe ou certains rhinocéros.
Et pourtant, la France continue de l’exploiter. Un projet d’arrêté prévoit de réduire les quotas de pêche de civelles – les alevins translucides – de 65 tonnes actuellement à 55 tonnes pour la saison 2025-2026. Puis 43 tonnes en 2026-2027. Sur le papier, l’effort semble réel. Un autre texte, toujours en consultation, propose un moratoire limité à la seule pêche de loisir, une mesure que de nombreux spécialistes – favorables à un moratoire total – jugent aussi insuffisante que la réduction des quotas.
La scène internationale n’offre guère plus d’espoir. Le 27 novembre, la proposition d’inscrire toutes les espèces d’anguilles à l’Annexe II de la CITES, qui aurait renforcé leur protection, a été sèchement rejetée lors d’un vote à bulletin secret – 35 voix pour, 100 contre et 8 abstentions. Le Japon et le Zimbabwe figurant parmi les principaux opposants.

Civelles prêtes à être cuisinées – Crédit : Wikimedia Commons
Une disparition « à bas bruit »
Pour Dominique Chevillon, l’effondrement de l’anguille est longtemps passé inaperçu, masqué par l’abondance d’autrefois. Il se souvient encore des puits-viviers de Vendée où ses grands-parents conservaient les anguilles.
« Quand ils voulaient en manger le dimanche, quelqu’un allait “pêcher dans le puits”. Il y en avait partout ». Cette familiarité a retardé la prise de conscience : « C’est une disparition à bas bruit. On a réalisé dans les années 1980 qu’on l’avait mise en danger ».
Depuis 2022, le Conseil international pour l’exploration de la mer recommande l’arrêt total de la pêche. Les États, eux, tergiversent. Pour Philippe Garcia, président de la Défense des milieux aquatiques (DMA), il n’existe pas une cause unique à cet effondrement.
« Comme pour la plupart des crises de biodiversité, personne n’est capable de désigner la cause principale. L’anguille subit tous les maux de la Terre », explique-t-il à La Relève et La Peste. Il cite d’abord la disparition des milieux humides, drainés, asséchés, convertis en zones agricoles ou urbanisées. « On a fait disparaître des marais entiers, des zones tampons, des frayères ».
« Elles sont littéralement découpées en morceaux par les pales »
La pression halieutique s’est brutalement accrue dans les années 1950-1960 grâce au transport aérien, qui a permis l’export massif de civelles vers l’Asie, où l’anguille locale avait déjà été surexploitée. L’économie s’emballe, jusqu’aux circuits illégaux où le kilo de civelles peut atteindre 9 000 €. Mais la surpêche n’est qu’une strate de plus.
Les cours d’eau ont été fragmentés par des milliers de barrages, seuils et écluses qui entravent la remontée des civelles, ainsi que l’explique le naturaliste Bill François dans notre livre-journal EAU. Les anguilles argentées, prêtes à repartir vers la mer des Sargasses, meurent massivement dans les turbines hydroélectriques.
« Elles sont littéralement découpées en morceaux par les pales », déplore Philippe Garcia auprès de La Relève et La Peste.
La pollution diffuse – pesticides, résidus pharmaceutiques, hormones – dégrade encore leurs capacités physiologiques. À cela s’ajoutent des pathogènes disséminés par les échanges internationaux, comme Anguillicola crassus ou le virus EVEX, responsable d’épisodes de mortalité importants.
« On a des expériences où des anguilles infectées meurent après 1 000 à 1 500 km de nage, quand les non infectées tiennent 5 000 km », souligne Philippe Garcia.
Or la migration vers les Sargasses dépasse plusieurs milliers de kilomètres. Une partie des civelles pêchées est officiellement destinée au repeuplement. Mais l’efficacité de ces opérations n’a jamais été démontrée.
« Depuis le XIXe siècle, on achète des jeunes anguilles pour peupler des lacs et des rivières », rappelle Philippe Garcia. « Pas pour qu’elles repartent aux Sargasses, mais pour être pêchées et mangées ».
« Quand une espèce très abondante s’effondre, les dommages sont collatéraux »
L’appel à un moratoire total fait désormais figure de ligne commune. La LPO le réclame, la Fédération nationale de pêche en France le défend depuis 2009, et le CIEM le recommande depuis 2021-2022. Mais le projet de décret en consultation ne suspend que la pêche de loisir pour cinq ans. La pêche professionnelle, elle, se poursuit sous quotas.
« Nous contestons ce moratoire restreint au seul loisir », affirme Marie Rouet, directrice de la Fédération de Charente-Maritime pour la pêche et la protection des milieux aquatiques, pour La Relève et La Peste.
En réalité, les pêcheurs de loisir n’ont pas résisté à l’interdiction. « Hier encore, j’étais en réunion avec nos 23 associations locales », raconte Marie Rouet. « Personne n’est gêné d’arrêter de pêcher l’anguille. Ce qui les choque, c’est que la pêche professionnelle continue ».
Elle rappelle que la pêche de loisir pèse très peu. Une enquête réalisée en 2019 montre que seuls 6 % des pêcheurs charentais-maritime ciblent encore l’anguille. La fédération estime à environ 21 000 anguilles pêchées par an dans le département, loin des 220 millions de civelles que représentent les quotas nationaux de 65 tonnes. « Ce n’est pas du tout la même échelle ».
La convergence avec les ONG est inédite : les fédérations rassemblent des dizaines de milliers de pêcheurs, et 3 000 restaurateurs ont retiré l’anguille de leurs cartes. Pendant ce temps, le braconnage prospère, alimenté par un trafic à très forte valeur.
« Le contrôle est faible », note Philippe Garcia. « L’Office Français de la Biodiversité (OFB) est affaibli depuis des années ».
L’anguille occupe une place centrale dans les milieux aquatiques. « Quand une espèce très abondante s’effondre, les dommages sont collatéraux », explique Dominique Chevillon pour La Relève et La Peste.
Marie Rouet rappelle que l’anguille régule aussi certaines invasives, comme l’écrevisse de Louisiane. Sa disparition accélérerait leur expansion.
À ce stade d’effondrement, les trois interlocuteurs s’accordent sur un point : on ne sauvera pas l’anguille sans stopper sa pêche. Cela implique un moratoire total, un renforcement réel de la lutte contre le braconnage, une refonte exigeante des programmes de repeuplement et des travaux d’envergure pour restaurer les milieux, des zones humides à la continuité écologique.
« Dans un problème multi-causal, rappelle Dominique Chevillon, il ne faut pas rêver : on ne pourra pas, du jour au lendemain, supprimer toutes les pollutions ni tous les barrages. En revanche, la cause directe – la pêche, légale et illégale – peut être considérablement freinée, voire stoppée. Encore faut-il que l’État accepte un moratoire ».
« Cela fait vingt ans que l’anguille disparaît et, pendant ces vingt ans, l’État ne s’est guère soucié de ce qui était prélevé. On a laissé filer le temps », observe Philippe Garcia. La fenêtre d’action se referme rapidement.
« On ignore la date exacte de l’extinction, mais une certitude demeure : chaque civelle capturée aujourd’hui joue contre une éventuelle reprise de l’espèce », conclut Dominique Chevillon.
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