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Sans labour, ces agriculteurs décompactent et soignent le sol grâce aux bactéries

« En deux ans, ils ont décompacté leur sol sans mettre aucune machine dans le verger. C'est le vivant qui a fait le travail. »

Entre érosion galopante et impasses du bio industriel, 200 pionniers tracent une autre voie : l'Agriculture Biologique de Conservation. Sans pesticides, sans labour.

Ils ont tout essayé. Les décompacteurs mécaniques, les tonnes de compost, les couverts végétaux sur sols asphyxiés. Pendant quinze ans, ces arboriculteurs de la Drôme ont vu leurs vergers dépérir, prêts à tout arracher. Jusqu’à ce qu’un agronome leur suggère l’impensable : fissurer légèrement le sol et y verser de la vinasse de betterave pour nourrir les bactéries.

« En deux ans, ils ont décompacté leur sol sans mettre aucune machine dans le verger », raconte Philippe Nouvellon, administrateur des Décompactés de l’ABC, pour La Relève et La Peste. Les arboriculteurs, qui s’apprêtaient à arracher leurs vergers, ont sauvé leurs parcelles. « C’est le vivant qui a fait le travail. »

Cette histoire n’est pas un miracle isolé. Elle illustre la démarche d’une association qui refuse les dogmes pour inventer, terrain après terrain, une agriculture capable de nourrir sans détruire. Deux cents adhérents partagent un même pari : réconcilier l’exigence du bio et la protection des sols vivants, sans glyphosate ni labour intensif.

Une agriculture à la croisée des urgences

L’Agriculture Biologique de Conservation naît d’une double préoccupation historique. « Du Dust Bowl ou érosion éolienne aux États-Unis à l’érosion hydrique qui emporte les sols français vers les rivières et la mer », résume Philippe. L’enjeu dépasse la simple technique.

« L’objectif, c’est de réunir ces deux approches, de diminuer, voire supprimer, l’utilisation d’intrants chimiques, de passer à l’agriculture biologique, et de diminuer le travail du sol pour le conserver au mieux », explique Jules Guironnet, agronome et chargé de mission, pour La Relève et La Peste.

Le cahier des charges est strict : pas de pesticides, pas d’engrais de synthèse, mais aussi limitation drastique du labour, couverture végétale permanente et diversité cultivée.

Cette ambition se heurte à une réalité économique brutale. « Les gens ne vont pas sortir d’une agriculture difficile pour retomber dans une autre agriculture difficile financièrement », rappelle Philippe.

En grandes cultures notamment, les conversions se sont multipliées ces dernières années avant de faire marche arrière, faute de résultats viables. Mais, il faut reconnaître que les demi-tours sont liés à une modification des modes de culture insuffisante au regard des exigences de l’agroécologie. Les écosystèmes demandent un travail extrêmement différent de l’agrochimie.

Jules Guironnet – Crédit : Décompactés de l’ABC

Des pionniers qui osent l’échec pour innover

Les Décompactés rassemblent aujourd’hui quelque 200 adhérents, dont une majorité d’agriculteurs présents en France mais aussi au Québec, en Suisse, en Belgique, au Maroc et en Tunisie.

« Ce sont des gens qui, depuis dix ans et surtout les premières années, ont décidé en bio d’avoir des pratiques agricoles qui touchent le moins possible au sol pour ne pas le dégrader », précise Philippe pour La Relève et La Peste. Le défi s’annonçait immense. « On avait beaucoup d’échecs au départ », reconnaît-il.

Si le non-labour fonctionne en agriculture conventionnelle grâce au glyphosate, le réussir sans herbicide ni engrais chimiques a demandé quinze ans d’expérimentations. Aujourd’hui, les techniques s’affinent : cultures pérennes, rotations longues, paillage massif en maraîchage, agroforesterie intégrée.

L’une des histoires les plus emblématiques est celle des producteurs de pêches dans la Drôme. Confrontés à des « sols complètement asphyxiés, tassés », ils ont réussi à les sauver en seulement deux ans grâce à la vinasse de betterave.

Face au manque criant de recherche académique sur l’ABC, l’association adopte une posture originale. « On a une association de recherche, mais sans chercheur », résume Philippe. « Nos équipes innovent et ensuite on va chercher des scientifiques pour qu’ils viennent nous expliquer pourquoi ça ne marche pas ou comment ça pourrait très bien marcher. »

Jules nuance cette affirmation : « Tout le monde est chercheur. Les agris sont des chercheurs, les scientifiques sont des chercheurs. » Mais les approches diffèrent. « Il y en a qui sont plus empiriques, il y en a qui sont plus basés sur des fonctionnements très scientifiques et très rigoureux. Le but, c’est de faire collaborer » ces formes de savoirs pour produire « une connaissance adaptée au terrain ».

Philippe Nouvellon dans un champ expérimental

« Décompacter les cerveaux avant les sols »

Le slogan de l’association ne doit rien au hasard. « Décompacter les cerveaux avant les sols », c’est refuser les recettes toutes faites. « On cherche à amener de la nuance, à apporter de la complexité là où on a tendance à trop simplifier les conseils », explique Jules pour La Relève et La Peste.

Cette posture suppose de bousculer certaines évidences. Philippe l’assume : « Je pense qu’on n’y arrivera pas si on ne met pas des arbres dans les champs. » L’agroforesterie ne serait pas une option, mais une nécessité. « L’arbre remonte l’eau, remonte les éléments fertilisants, stabilise les sols, augmente le taux de carbone bien plus vite que les couverts végétaux. »

En grandes cultures particulièrement, le constat est sévère. « On a tout perdu en matière d’agroécologie, on n’a plus d’animaux, ni d’arbres », déplore-t-il. Résultat : « On a énormément de mal à créer un milieu favorable à la croissance des plantes et au développement des prédateurs pour les parasites. »

La réintroduction de bandes agroécologiques tous les cinquante mètres, avec des trognes et des haies diversifiées, offrirait une issue. Et l’argument de la perte de production ne tient pas pour Philippe. « Ce n’est rien du tout par rapport à la production de la parcelle », assure-t-il. Il compare ces corridors aux rangs de maïs écrasés par les énormes roues lors de l’irrigation.

En plus d’interventions dans les lycées agricoles et les écoles d’ingénieurs, les Décompactés de l’ABC proposent des webinaires, aussi bien destinés aux agriculteurs qu’aux consommateurs qui souhaitent les soutenir.

Prochaine étape : les Rencontres de l’ABC, du 27 au 29 janvier 2026, en Vendée. Programme détaillé sur le site des Décompactés de l’ABC.

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Isabelle Vauconsant

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