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« Quand une démocratie est malade, le fascisme vient à son chevet »

« Mais il vient toujours une heure dans l’Histoire où celui qui ose dire que deux et deux font quatre est puni de mort. L’instituteur le sait bien. Et la question n’est pas de savoir quelle est la récompense ou la punition qui attend ce raisonnement. La question est de savoir si deux et deux, oui ou non, font quatre. » Albert Camus, La Peste (1947)

Le saviez-vous ? Notre nom La Relève et La Peste est un hommage au livre « La Peste » d’Albert Camus, dont les avertissements résonnent de façon inquiétante aujourd'hui. Avec la banalisation des discours de l’extrême droite dans les médias dominants, il est important de se replonger dans les écrits de ce journaliste en perpétuelle quête de justice et de vérité.

Albert Camus, « L’Homme révolté »

Est-ce parce qu’il était issu d’une famille modeste avec une enfance dans des quartiers pauvres et populaires ? Toute sa vie, le travail d’Albert Camus, né en 1913 et mort dans un accident de voiture en 1960, a été marqué par une philosophie propre, décrite comme « l’absurde camusien ».

Articulée autour de trois cycles majeurs – « l’absurde », « la révolte » et « l’amour » -, son œuvre a eu pour fil conducteur la quête de sens de l’humain, qui mène à l’action et la justice. Car au fil des pages, c’est la résistance qui transparaît sous sa plume d’écrivain mais aussi, et surtout, de journaliste.

Après une brève adhésion au Parti communiste de 1935 à 1937, Camus a poursuivi son combat contre la misère et l’injuste coloniale. Il a été le premier journaliste occidental à dénoncer la misère subie de la population kabyle, bien qu’il ne se soit jamais officiellement positionné en faveur de l’indépendance de l’Algérie. Il a pris la défense des Espagnols exilés antifascistes, des victimes du stalinisme et des objecteurs de conscience.

Durant l’Occupation, il s’est engagé dans la Résistance française en devenant collaborateur puis rédacteur en chef du journal Combat, critiquant la violence, les nationalismes, ainsi que le dogmatisme et le manichéisme. Sa critique constante du totalitarisme est aiguillée par un idéal d’émancipation et de révolution sociale, ainsi qu’une défense du dialogue, pilier fondamental de la démocratie.

Il alertait : « Faites attention, quand une démocratie est malade, le fascisme vient à son chevet mais ce n’est pas pour prendre de ses nouvelles. »

Albert Camus n’a pas hésité à aller à contre-courant des opinions dominantes. Plutôt que de saluer la « prouesse technique » du nucléaire comme le faisaient ses confrères, il a été l’un des seuls journalistes occidentaux à dénoncer la barbarie de la bombe atomique sur Hiroshima, dans un éditorial du 8 août 1945.

« La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques », a-t-il averti.

Face à la corruption qui gangrène les institutions publiques de nombreux pays, Albert Camus érigeait la morale en vertu cardinale de la politique dans « L’Homme révolté ». Sa devise « Résister, c’est de ne pas tolérer le mensonge » résume la quête permanente de vérité dans son travail journalistique. Il disait ainsi : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ».

La Peste est l’un de ses chefs-d’œuvre, achevée à son retour des États-Unis au début de l’été 1946. Avec L’homme révolté et Les Justes, ce roman constitue la trilogie du cycle de la révolte. C’est notamment grâce à cette trilogie qu’il a reçu, le 17 octobre 1957, le prix Nobel de littérature pour son œuvre littéraire « qui éclaire avec un sérieux pénétrant les problèmes posés de nos jours aux consciences humaines ». En remerciant ses pairs, Albert Camus lançait ces mots :

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

Alors que le néolibéralisme débridé fait exploser les inégalités partout dans le monde, les discours et idées de l’extrême droite se banalisent, tandis que les débats de société s’hystérisent. Dans ce contexte, relire les écrits de Camus peut servir de guide de résistance.

Albert Camus, lauréat du prix Nobel, portrait en buste, assis à un bureau, tourné vers la gauche, fumant une cigarette. Crédit : Wikimedia Commons

La Peste

Parmi les romans les plus contemporains de Camus, La Peste résonne particulièrement dans l’actualité douloureuse des cinq dernières années par sa double-lecture. D’abord, au sens littéral : une épidémie ravage la ville d’Oran.

« La Peste est d’une lecture passionnante pour la réflexion sur l’organisation en temps de crise, sur les prises de décision face aux catastrophes, sur l’importance d’une pensée libre en permanence associée à l’action »décortique l’historien et chercheur Vincent Duclert.

Que la peste revienne en Occident après avoir disparu « depuis des années » est « à peine croyable », constatait le docteur Castel. Un effroi collectif vécu en 2020, au plus fort du Covid-19. Face à cette nouvelle accablante, le premier défi des protagonistes est de ne pas céder à la sidération, mais d’agir.

« Ce qu’il fallait faire, c’était reconnaître clairement ce qui devait être reconnu, chasser enfin les ombres inutiles et prendre les mesures qui convenaient. Ensuite, la peste s’arrêterait parce que la peste ne s’imaginait pas ou s’imaginait faussement. Si elle s’arrêtait, et c’était le plus probable, tout irait bien. Dans le cas contraire, on saurait ce qu’elle était et s’il n’y avait pas moyen de s’en arranger d’abord pour la vaincre ensuite », peut-on lire dans La Peste.

Surtout, c’est sa lecture métaphorique qui frappe le plus aujourd’hui : la lutte contre la « peste brune », allégorie du nazisme, qui asservit l’Europe pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette lecture, qui condamne tous les totalitarismes, a été confirmée par Albert Camus lui-même dans une lettre adressée à Roland Barthes le 11 janvier 1955.

La Peste « se lit sur plusieurs portées », confirme Albert Camus. Le livre présente « comme contenu évident la lutte de la résistance européenne contre le nazisme ». C’est pourquoi l’auteur espère que son œuvre « puisse servir à toutes les résistances contre toutes les tyrannies ».

La beauté de La Peste réside en ce que Camus y a retranscrit ce qu’il a lui-même vécu et observé durant la Résistance. Les moments terribles de désespoir, les profiteurs, mais aussi et surtout l’héroïsme de milliers d’anonymes au quotidien, la réinvention de l’amour, la beauté de la capacité de l’humain à être solidaire dans les épreuves les plus difficiles.

« Ce que l’on apprend au milieu des fléaux, c’est qu’il y a dans les hommes plus à admirer qu’à mépriser », révèle Camus dans La Peste.

Initialement construit autour des thématiques de l’exil et de la séparation, La Peste révèle les contradictions de la nature humaine, quand la quête de sens se heurte à l’absurdité de la violence. Au fil des pages, le roman dévoile la faculté des individus à se hisser au-dessus de leur condition et à se sacrifier pour surmonter un défi existentiel collectif. Ce péril, c’est celui du danger fondamental que représente le fascisme pour les sociétés démocratiques et la dignité humaine. Ce combat ne se finit d’ailleurs jamais, comme le pressent le docteur Rieux, personnage du livre, lorsque la ville fête sa victoire contre l’épidémie.

« Écoutant […] les cris d’allégresse qui montaient de la ville, Rieux se souvenait que cette allégresse était toujours menacée […], que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais […], et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse. »

Aujourd’hui, alors que les médias dominants participent à la légitimation des idées profondément xénophobes et dangereuses d’extrême-droite, il est temps de se rappeler que la « peste brune » n’a jamais vraiment disparue.

« La montée des droites extrêmes témoigne d’un effondrement des systèmes de représentation politiques, dans un déni de démocratie de plus en plus généralisé, à une époque où les politiques néolibérales encouragent au chacun pour soi. Quoi qu’on en dise, les néofascistes et leurs partisans ne représentent pas, devant ce désastre, une menace pour le système, mais son pur produit », résume le politologue Jean-François Nadeau dans sa chronique pour LeDevoir.

Partout dans le monde, les partis d’extrême droite lient leurs forces : le rapprochement de Donald Trump et du président argentin Javier Milei en est la plus récente illustration. En Europe, l’Italie est aux mains de Giorgia Meloni tandis que le premier ministre hongrois Viktor Orbán pourchasse les minorités.

Alors que l’on assiste à un renversement sémantique de ce qui est « acceptable » ou pas, il est important de se méfier des mesures coercitives et du renforcement du pouvoir exécutif, qui préparent un terrain totalitaire pour les prochaines présidences de la République française.

Comme le disait Albert Camus dans un éditorial de Combat qu’il lit pour la radio en 1944 : « La tâche des Hommes de la résistance n’est pas terminée. Le temps qui vient maintenant est celui de l’effort en commun. »

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Laurie Debove

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