Dans le Limousin, la construction de l’usine Biosyl a débuté, malgré l’opposition de la population locale et des recours en justice. Cette usine va produire des granulés de bois de chauffage à partir d’arbres feuillus. Un « accaparement des forêts » par des « mégaprojets industriels », dénoncent les protecteurs des « forêts vivantes ».
Un débouché économique pour les coupes rases
« Biosyl passe en force. » C’est le sentiment qui domine chez de nombreux habitants du Limousin opposés au projet. En février 2026, malgré l’opposition locale, les travaux ont débuté par des coupes d’arbres. En réaction, les militants se sont retrouvés pour une conférence de presse publique et une marche autour du site de la future usine.
Pour ces opposants à Biosyl, l’entreprise offrirait un nouveau débouché économique aux coupes rases, massivement pratiquées en Limousin. Qualifié « d’aspirateur à bois feuillus » par Sylvain Angerand, fondateur de l’association Canopée, l’usine Biosyl favoriserait la destruction des forêts de « faibles valeur économique », mais de grande valeur écologique.
« L’usine devrait engloutir annuellement au bas mot 146 000 mètres cubes de bois de feuillus prélevés dans un rayon de 100 à 150 km autour de Guéret », rappelle le Réseau Forêt Limousine.
L’Observatoire des coupes rases de l’association Canopée, fondé sur la détection satellitaire, présente le Limousin parmi les territoires français les plus impactés par ces coupes.
« Celles-ci engendrent une perte de biodiversité catastrophique pour notre territoire », rappelle le réseau.
« Biosyl est une entreprise dont l’objectif premier semble être de dégager des profits rapides, incompatible avec le temps long de la forêt », ajoute Emmanuel Raynal, membre du réseau ayant enquêté sur l’actionnariat du groupe. « Elle sert les intérêts d’Antoine de Cockborne et de fonds d’investissement parisiens qui y jouent depuis longtemps un rôle prépondérant. L’impératif financier de Biosyl percute frontalement l’impératif écologique ».
De son côté, l’entreprise assure se fournir « auprès d’exploitants sylvicoles adoptant une gestion durable des forêts ».
Un projet largement contesté
Face aux critiques, certains acteurs locaux, parmi lesquels les préfets successifs, le député de Creuse Bartolomé Lenoir ainsi que des candidats à la mairie de Guéret, accusent l’expression d’un dogmatisme écologiste. Pourtant, l’opposition au projet rassemble des profils hétéroclites.
« Le pellet, on n’y est pas opposés, mais il doit être fait avec des déchets de bois. On ne peut pas couper des arbres qui ont 50 ou 100 ans pour faire du bois-énergie qui va être dilapidé en 15 secondes ! », nous avait expliqué Philippe Gaborieau, secrétaire fédéral à la CGT Construction bois ameublement.
Même au sein de la filière, des professionnels jugent le projet « absurde », y compris certains entrepreneurs de travaux forestiers qui réalisent les coupes rases susceptibles d’alimenter l’usine.
De son côté, Laurent Margueritat, secrétaire de l’Ud CGT 23, alerte sur les conséquences sociales. Selon lui, des entreprises comme Biosyl contribuent à « l’accélération de la sous-traitance et ses conséquences ».
Or, ces sous-traitants, souvent de très petites structures, emploient eux-mêmes des bûcherons. Poussés depuis des décennies vers le statut d’auto-entrepreneur, ces travailleurs perdent leur statut de salarié ainsi que la protection sociale associée, alors même qu’ils exercent un métier parmi les plus dangereux et physiquement exigeants.
Un risque de déstabilisation de la filière bois ?
Si les porteurs et les défenseurs du projet mettent en avant la création d’une quarantaine d’emplois à Guéret, Laurent Margueritat pointe au contraire le risque de destruction d’emplois via la déstabilisation de la filière.
« La ressource en bois du Limousin ne pourra pas alimenter l’ensemble des projets industriels qui souhaitent s’installer en Nouvelle-Aquitaine, compte tenu des usines déjà en place et du bois acheminé hors du territoire », estime-t-il. La filière bois compte déjà 56 000 emplois dans la région.
« Pourquoi ne pas centraliser les aides et les efforts sur les entreprises locales, qui ont des projets de bois d’œuvre notamment, mais s’approvisionnent avec difficultés en local ? » demande le représentant syndical. « Paradoxalement, certaines entreprises sont obligées d’importer du bois de Pologne pour continuer à fonctionner ».
Interrogé par La Montagne, Antoine de Cockborne, PDG de Biosyl, assurait en juin 2024 ne pas entrer en concurrence avec les scieries locales : « Lorsque vous récoltez un arbre pour du bois destiné aux scieries, il faut qu’il soit de qualité. Une partie du tronc est propre à faire du sciage. Mais ce n’est pas le cas du houppier, la partie sur laquelle il y a des branches. C’est elle que nous comptons valoriser.»
Cette version est contestée par l’association Canopée qui met en avant l’utilisation de chênes centenaires et d’arbres entiers par Biosyl, dans son usine de la Nièvre.
Un projet soutenu par les pouvoirs publics
Malgré l’opposition qu’il suscite, le projet Biosyl a bénéficié de nombreuses aides publiques : subvention de la Région Nouvelle-Aquitaine, Fonds ADEME, Aide de « France 2030 » au titre de la réindustrialisation décarbonée, etc. Dans le même temps, des alternatives à la gestion forestière par monocultures et coupes rases tentent d’émerger, sans bénéficier de financements publics.
Dès son entrée en fonction, le nouveau préfet de Creuse Jean-Philippe Legueult, arrivé en janvier 2026, affichait son soutien au projet. Le 11 février 2026, au micro d’ICI Creuse : il s’interrogeait sur le « rejet » et les « caricatures » suscitées par Biosyl.
« Nos forêts ont des caractéristiques qui font qu’aujourd’hui, beaucoup d’arbres plantés il y a 60, 70 ans, 80 ans, arrivent à maturité », estimait le représentant de l’Etat. « C’est un non-sens écologique et économique de ne rien faire. Il faut couper du bois, l’exploiter, (…) mais bien sûr tout ça ne se fera pas au détriment de la forêt.»
Un manque de transparence
Le projet reste néanmoins critiqué par certains élus locaux. Jean-Pierre Lecrivain, maire de la commune de Jouillat et élu de la communauté d’agglomération du grand Guéret, dénonce « l’opacité de la communauté d’agglomération ».
En effet, des clauses suspensives étaient associées au compromis de vente du terrain à Biosyl par la communauté d’agglomération : obtention du permis de construire et de l’autorisation ICPE (installations classées pour la protection de l’environnement) purgées de tout recours. La bataille contre Biosyl se joue aussi sur le terrain juridique.
Mais ces clauses « ont été retirées à la demande de Biosyl », dénonce le Réseau Forêt Limousine. Les élus de la communauté d’agglomération du Grand Guéret ont ainsi appris le 10 février que la vente des terrains avait eu lieu malgré des recours non purgés et que les travaux avaient débuté alors qu’ils n’avaient reçu aucune information.
« C’est un manque flagrant de transparence très problématique de la part de la communauté d’agglomération », estime Jean-Pierre Lecrivain.
Le 17 mars, de nouveaux travaux ont été menés sur le site de la future usine.
« Ce passage en force est un véritable pied-de-nez à la loi. Nous demandons aux instances de l’Etat d’agir, comme le prévoit le code de l’Environnement », conclut le Réseau Forêt Limousine.
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