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« Les violences policières sont au cœur du fonctionnement de l’État »

« La réalité, c’est que le droit aujourd’hui n’accorde à l'État AUCUN privilège de violence. On assiste à une inversion pure et simple de ce que disait Weber. C’est une reprise erronée d’un discours sociologique, qui a pour visée de légitimer l’usage de la violence par l'État. »

Depuis quelques années, les “Gardiens de la paix” sont de plus en plus souvent mis en cause dans des affaires de violences policières. Malgré quelques condamnations, l’impunité persiste. Ce phénomène trouve ses racines au coeur même du fonctionnement de l’État.

Arié Alimi est avocat. Petit-fils de policier, son grand-père juif algérien était en fonction à Constantine pendant l’état d’urgence de 1955. Dès l’enfance, Arié Alimi a été témoin des violences policières : le petit frère de son grand-père fut tué par un gendarme.

Adulte, Arié Alimi est devenu l’avocat de la famille de Rémi Fraisse, jeune naturaliste tué par des policiers sur le barrage de Sivens en 2014, de celle de Cédric Chouviat, livreur motocycliste décédé après un contrôle de police. Arié Alimi défend aujourd’hui les Gilets Jaunes qui furent frappés par des CRS dans un Burger King en 2018.

Vice-président de la Ligue des Droits de l’Homme depuis 2024, cela fait bientôt 20 ans qu’il travaille sur les violences policières. Là où il n’y avait aucune judiciarisation de ces délits, la justice a maintenant, en partie grâce à lui, un corpus juridique adapté.

« Les poursuites et les sanctions commencent à exister, les juges prennent conscience du problème », assure-t-il pour La Relève et La Peste

En effet, en 2025, la police nationale a enregistré une vague importante de sanctions : 35 policiers radiés ou interdits d’exercer pour des condamnations suivies souvent d’abandon de poste et des fautes graves.

Cette année-là, il y a eu deux policiers condamnés à de la prison avec sursis et l’interdiction définitive d’exercer dans la fonction publique suite à des violences en garde à vue ; trois policiers de la Brav-M condamnés pour violences et menace lors d’une manifestation ; des policiers condamnés à 10 mois de prison avec sursis pour une agression à caractère raciste hors de leur service ; un policier condamné à 8 mois avec sursis pour un tir de LBD à bout portant…

Le constat global reste contrasté : il y a bien des condamnations et des interdictions d’exercer, mais beaucoup d’affaires se soldent par du sursis. Les critiques sur l’impunité relative persistent.

Arié Alimi

Un déni d’État

La République se porte garante de la sécurité de ses citoyens. Pourtant, l’État français est régulièrement accusé de manquement graves face aux violences policières, notamment par la Ligue des Droits de l’Homme.

Créée en 1898 pour défendre Alfred Dreyfus, la LDH protège les libertés fondamentales et les valeurs de la république contre la xénophobie, et toute dérive autoritaire de l’État. Ce que défend l’ONG est simple : les policiers ont un devoir d’exemplarité. Ils ne devraient pas faire usage de la violence de manière inconsidérée, sinon à devenir hors-la-loi.

« Le narratif tenu par les gouvernants est qu’il ne peut pas y avoir de violence venant d’un policier, car dès qu’il frappe il ‘détient le pouvoir de frapper’. Les politiques concèdent des bavures mais elles sont uniquement anecdotiques et des faits individuels », rappelle M. Alimi pour La Relève et La Peste.

Cette négation pure et simple de l’existence des violences policières est une double-peine pour les victimes, et vise à justifier la violence opérée par l’État.

« En constatant cette tactique de réfutation de l’existence de ces violences (à l’époque par Macron, Castaner, Darmanin), j’ai découvert que la négation d’une expression pouvait avoir un caractère performatif. C’est fondamental. Ma vision qui en découle c’est que L’État repose sur la violence. Si on remet en cause la question même du privilège de violence, on remet en cause le cœur de l’État, sa construction contemporaine. »

Une pancarte abandonnée, marche pour El Hacen Diarra, 25 janvier 2026, Paris. © L.Suied

Une violence exponentielle 

L’IGPN, “la police des polices” publie chaque année un rapport recensant le nombre d’enquêtes visant des policiers, gendarmes ou CRS, semblant tendre vers une diminution d’année en année.

Or, cette diminution des violences policières ne serait qu’illusoire. L’ONG pour le droit des victimes de violences policières “Flagrant Déni” a publié en novembre 2025 une enquête démontrant le contraire :

“ En réalité, c’est tout l’inverse : le volume d’enquêtes augmente. Ce qui a baissé, c’est d’abord la capacité de l’IGPN à traiter des enquêtes judiciaires, dans un contexte où son effectif d’enquêteurs diminue tendanciellement”, décrypte le rapport.

Avec moins d’effectifs, la charge de travail et la qualité des investigations sont forcément impactées. Selon le rapport annuel de l’IGPN pour 2024 (publié en octobre 2025), l’effectif théorique est de 135 enquêteurs, mais seulement 99 agents étaient en poste fin 2024.

C’est pourquoi ONG et syndicats appellent à un renforcement des moyens de la « police des polices », pour qu’elle puisse réellement remplir son rôle d’indépendance et d’efficacité.

Le rapport de Flagrant Déni est clair : “Chaque jour, trois affaires de violences policières sont ouvertes. Selon les données du ministère de la Justice, ce phénomène est en augmentation quasi constante : alors qu’il était de 700 en 2016, ce nombre d’affaires est de 1110 en 2024, soit une augmentation de l’ordre de 60%.” 

Malgré des faits récurrents, il n’existe à ce jour aucune statistique gouvernementale concernant les violences policières. Cette absence de données semble être un refus gouvernemental de matérialiser tout reproche qui pourrait être fait aux personnes dépositaires de l’autorité publique.

« La violence est au cœur du fonctionnement de l’État. Toute la discussion autour du monopole de la violence légitime porte sur le fait de savoir s’il y a un privilège de la violence pour l’État. L’affirmer, c’est montrer une asymétrie », explique Arié Alimi pour La Relève et La Peste.

Depuis plusieurs années cependant, la réalité a changé : si auparavant les procès reposaient sur deux paroles antagonistes, les vidéos témoignent désormais de l’usage d’une force inconsidérée de la part des policiers.

Hélas, les victimes attendent souvent très longtemps avant de voir leur procès se tenir. C’est le cas des gilets jaunes que défend M. Alimi : 7 ans d’attente pour le jugement des CRS qui les ont agressés dans ce Burger King des Champs-Élysées, un matin de décembre 2018.

Une chronique ininterrompue 

L’historique des violences policières en France remonte au XXe siècle. Les journées de juin 1948 et surtout la commune de paris et sa “semaine sanglante” en 1987 marquent un point de rupture majeur et influencent durablement la doctrine de maintien de l’ordre. S’en suivent les répressions de grèves ouvrières et de mineurs, les violences de la guerre d’Algérie et mai 68.

À partir des années 1990, les affaires de “bavures policières” visant principalement des français issus de l’immigration se multiplient. La mort de Zyed Benna et Bouna Traoré en 2005 est une plaie béante pour la France. Électrocutés en fuyant la police, le décès des deux adolescents de Clichy-sous-Bois déclenche plus de trois semaines d’émeutes massives dans les banlieues.

En 2014, la mort du jeune militant écologiste Rémi Fraisse, tué par une grenade offensive lancée par des gendarmes lors d’affrontements sur la Zad de Sivens, fera date comme la première mort en manifestation depuis 1986.

Enfin, le mouvement des gilets jaunes a marqué la chair des manifestants, parfois à vie. Des yeux éborgnés et des mains arrachées par des LBD 40, des blessures graves dues à des grenades de désencerclement, 2500 blessés sont à déplorer.

Depuis les années 2000, les morts directes sont moins nombreuses, mais on observe une augmentation nette des blessés très graves.

De nombreuses familles de victimes ont entamé un combat pour faire reconnaître la responsabilité policière dans la mort d’un des leurs. C’est le cas de la famille d’Adama Traoré à qui la Cour de cassation a confirmé le 11 février 2026 le non-lieu des gendarmes mis en cause dans la mort d’Adama, malgré de nombreuses expertises médicales incriminant les policiers.

Nahel Merzouk, jeune franco-algérien de 17 ans, a été tué d’un tir à bout portant dans la poitrine par un policier à moto, lors d’un contrôle routier. Le procès n’a toujours pas eu lieu, et le policier a repris ses fonctions après une courte mise à pied.

La dernière affaire en date remonte à seulement quelques semaines, et n’a pas fait grand bruit dans les médias. Dans la nuit du 15 au 16 janvier dernier, El Hacen Diarra, un jeune mauritanien de 35 ans décède suite à son interpellation dans le commissariat du 20e arrondissement, à Paris. La famille et leur avocat dénoncent des violences policières.

Une cérémonie a rassemblé quelques centaines de soutiens le 25 janvier sous une pluie battante : “Est ce qu’un être humain doit mourir comme ça, suite à un contrôle ? On dit non. Est-ce qu’une vie est meilleure qu’une autre? On dit non. Aujourd’hui, les politiciens ne répondent pas aux besoins des français, alors ils détournent l’attention en tapant sur les musulmans, les noirs, les arabes. Ça suffit !”, a exprimé un participant.

Sur une vidéo tournée par un voisin, on voit deux policiers, dont l’un, à genoux, donne deux coups de poing en direction de El Hacen, qui se trouve au sol. Cinq jours après les faits, le parquet de Paris avait annoncé l’ouverture d’une information judiciaire pour « violences volontaires ayant entraîné la mort par personne dépositaire de l’autorité publique ». L’enquête est en cours.

« L’État nie l’existence des violences policières pour se protéger, car ce serait admettre que la manière dont la justice traite les policiers et les citoyens au regard du droit devrait être la même. Leur but est d’établir le contraire comme un état de fait dans les esprits. Or, d’après le code pénal, ce qu’on appelle le droit positif, il n’y a ni monopole, ni privilège de l’usage de la violence pour les policiers. Et là, on a quelque chose de solide à contester », décrypte A. Alimi

Depuis la mort de Zyed et Bouna, entre 2005 et 2025, 562 personnes sont décédés à la suite d’une interaction avec les forces de l’ordre (hors opérations antiterroristes), dont un tiers à la suite d’un contrôle de police ou d’une tentative de contrôle. Avec 65 décès, 2024 marque une année record. Christophe Andrieu / Basta! / Le Bondy Blog

Le monopole de la violence légitime



Le monopole de la violence légitime est une idée théorisée par le philosophe allemand Max Weber en 1919. Il a observé que le caractère minimum d’un État est de revendiquer ce monopole.

« Mais à l’époque, il n’a pas dit que l’État disposait du droit de la violence légitime, uniquement qu’il le revendiquait. Ce flou ouvre la porte à des interprétations incorrectes », explique Arié Alimi
 pour La Relève et La Peste.

Entre une revendication et un droit officiel il y a une frontière, celle qui se situe entre le droit positif et le droit naturel. 
Le droit positif est tout ce qui constitue le droit législatif à un moment donné. Le droit naturel est le droit qu’on cherche à obtenir en tant qu’individu ou société. C’est avec cette frontière que joue le gouvernement.

« La réalité, c’est que le droit aujourd’hui n’accorde à l’État AUCUN privilège de violence. On assiste à une inversion pure et simple de ce que disait Weber. C’est une reprise erronée d’un discours sociologique, qui a pour visée de légitimer l’usage de la violence par l’État. »

Grâce à des mobilisations massives autour de certains décès, le sujet des violences policières devient de plus en plus difficile à éluder. Les téléphones portables deviennent une arme redoutable pour témoigner des faits, même si les décisions de justice ne suivent pas toujours.

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Léonore Suied

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