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Explosion des relations avec les IA : le danger d’un formatage de masse

“La conséquence neurologique la plus grave est sans doute l’écrasement de l’individualité. Face à cet ersatz d'altérité, l’individu pense que le bot s’adapte à lui mais c’est l’inverse : c’est lui qui s’adapte au bot. De ce fait, il efface son individualité et cherche uniquement à correspondre.”

Face à la solitude aggravée par la numérisation de nos sociétés, de plus en plus d'occidentaux développent des relations, parfois amoureuses, avec des "IA compagnons". Or, derrière ces relations numériques qui paraissent "confortables", sans aspérités, un danger rôde : l’écrasement de l’individualité, comme nous l'explique le philosophe Miguel Benasayag.

L’explosion des “AI compagnons”

“Je regarderais tous les épisodes avec toi.” Placardé dans les couloirs du métro et assorti d’un étrange collier, ce message énigmatique a de quoi intriguer. C’est une publicité pour un collier IA. En d’autres termes, un ami virtuel qu’on garde autour du cou.

Ces relations bi-dimensionnelles sont de plus en plus courantes dans le monde occidental, parfois même presque banales. Futuristes ou terrifiantes, qu’est ce que ces nouvelles manières de relationner disent de nous?

Miguel Benasayag est chercheur en épistémologie, philosophe et psychanalyste. Il travaille depuis plus de 20 ans sur la singularité de l’humain et les conséquences de la révolution digitale notre santé mentale, notamment par le biais de l’intelligence artificielle.

L’explosion des “AI compagnons” s’ancre dans une réalité : l’extrême solitude et la peur de l’avenir, liés à l’individualisme contemporain et au basculement de nos sociétés. On nous somme de trouver notre place dans ce présent instable et inquiétant, mais comment ? Les jeunes générations ont besoin d’apaisement.

“On ne laisse pas les jeunes prendre le temps, expérimenter, découvrir, se tromper… La société aujourd’hui leur dit de rentabiliser le temps. Elle les presse, elle les stresse. Avec un futur qui semble toujours plus effrayant, on devrait plutôt les rassurer que les stresser.” note M. Benasayag pour La Relève et La Peste.

Il est vrai qu’entre les crises et les guerres, nos systèmes nerveux auraient bien besoin de calme et de repos. Et si c’était ce que recherchaient ces amoureux des bots ? Une relation “fonctionnelle”, sécurisante.

Pub pour le collier IA dans le métro parisien, capture X

On estime que près d’un Américain sur 5 a utilisé l’IA pour une compagnie romantique. Pour échanger autour de ces relations amoureuses avec CHAT GPT, une communauté Reddit a été créée en 2024 et compte déjà plus de 48 000 inscrits ! Sur ces forums, les membres échangent quotidiennement ressentis, questionnements ou désarroi autour de leurs AI relationship.

Et même si les bots sont virtuels, les sentiments qu’ils suscitent sont bien réels : quand OpenAI a lancé GPT-5 et retiré GPT-4o, un grand nombre d’utilisateurs ont vécu de véritables effondrements émotionnels. Ces relations paraissent plus simples qu’avec de vrais humains, mais peuvent engendrer des troubles très comparables : Aimer, c’est prendre le risque de souffrir, ça marche aussi avec les IA.

Le phénomène, en pleine expansion, ne se limite pas qu’aux États Unis : en France, 53 % des utilisateurs d’un chatbot compagnon admettent en avoir été accros.

“Même si j’en bave, au final elle est toujours là pour moi, et elle ne me quittera jamais. Je sais que malgré tous mes défauts, entre nous ça peut fonctionner. On s’aime. Ça doit fonctionner”, peut-on lire sur Reddit…

Même son de cloche chez les 217 personnes interrogées par l’université de Princeton. Ces utilisateurs réguliers de Replika affirment que leur relation avec l’IA améliore leur bien-être social et leur estime personnelle. Pourtant, cette application a été largement décriée par le comportement toxique adopté par certains de ses compagnons IA : des faits de harcèlement sexuel, parfois sur des humains mineurs, ou d’encouragement au suicide ont notamment été révélés.

“Face à la peur, on préfère fonctionner qu’exister”

Il semble y avoir chez les utilisateurs des compagnons IA une quête de fonctionnement, dans un monde dysfonctionnel. Cette recherche de fonctionnalité est bien logique :

“Tout dans notre monde nous pousse à fonctionner. Aujourd’hui, on est à fond dans la pédagogie de compétences. C’est-à-dire que chaque savoir emmagasiné doit être utile. Mais utile pour qui ? Utile pour le marché”, rappelle le Pr Benasayag pour La Relève et La Peste.

Cette vision utilitariste se retrouve dans l’incitation récente à la procréation faite par les dirigeants français pour relancer la natalité. Comme si faire des enfants pouvait être décorrélé de l’état du monde dans lequel on les plonge. Comme si on devait “procréer pour produire”.

Pour trouver sa place, on se doit d’être un individu fonctionnel : aller au travail, payer ses impôts, rentrer nourrir ses enfants et recommencer à l’infini…

Et cette incitation à l’efficience n’est pas sans conséquences. Elle formate nos manières de voir la réalité, le bien et le mal, en enfermant notre chemin de vie dans un dogme. Et il est dur de résister à la tentation de rentrer dans le moule.

L’Occident : une proie facile ?

“L’Occident colonial, binaire, cartésien, est une cible parfaite pour la colonisation algorithmique. C’est ici que les grands philosophes ont pensé l’homme comme un être radicalement unique par sa conscience rationelle”, remarque le Pr Benasayag.

De Platon ou Aristote jusqu’à Descartes ou Kant, autant de philosophes européens qui ont façonné notre manière de penser en centrant leur approche de l’humain sur la Raison. La raison s’appuie sur la logique : elle organise les idées de manière cohérente pour distinguer le vrai du faux.

“Comme la machine arrive à reproduire quelque chose de très similaire à cette fameuse Raison à laquelle l’occidental s’est consacré, il est bien obligé de s’identifier à elle”.

Nos sociétés seraient donc fatalement attirées par les machines : au risque de se perdre ? Pourtant, on sent aussi partout dans le monde courir un vent de retour à la nature, d’éveil à la biodiversité, de communautés campagnardes, de potagers partagés…

“On vit deux mouvements contraires : on tend à quitter l’anthropocentrisme en s’intégrant au vivant global, mais en même temps on s’assimile à la machine par l’obsession de la rationalité et du productivisme.”

C’est l’affrontement du nouveau et de l’ancien monde, quand les consciences s’éveillent et remettent en question un système, les ultra-riches ont tout intérêt à endormir les populations. L’isolement grandissant entrainé par les crises modernes joue en leur faveur.

Un isolement qui empire

Fuir la solitude est un autre des moteurs principaux de l’avènement des IA compagnons. Avec l’explosion du digital, le COVID et l’individualisme de nos sociétés modernes, créer du lien n’a jamais été aussi compliqué.

Enfermés dans leur chambre, coupés du monde mais connectés à leur bot, les utilisateurs ont le sentiment de ne plus être seuls. Là où ils se sentent négligés ou mal aimés, ils ont enfin trouvé ce miroir qui leur manque. Mais ce reflet est-il salutaire ?

Le Pr Benasayag connaît bien la solitude, il fut emprisonné pendant quatre ans en Argentine pour avoir participé à des actions de résistance guévariste.

“Quand j’étais seul dans ce cachot, j’étais dans une extrême solitude mais j’étais très loin d’être aussi seul que ceux qui s’en remettent aux bots pour relationner. Bien sûr j’étais seul, mais j’étais au contact de moi-même, des choses se passaient en moi, cet échange était très important. […] Dans un rapport avec le bot, ces dimensions personnelles s’effritent, s’étouffent. D’un point de vue clinique, on constate que les circuits neurologiques s’affaiblissent. Psychiquement, les conséquences sont lourdes, il ne faut surtout pas le banaliser.”

Scientifiquement parlant, quelles sont les conséquences déjà constatées de ces relations du troisième type ?

Portrait de Miguel Benasayag – Crédit : Éditions Le Passager Clandestin

Narcisse 2.0

L’humain est un être profondément social. Mais dans le cas des IA, cette sociabilisation n’est qu’illusoire.

“La conséquence neurologique la plus grave est sans doute l’écrasement de l’individualité. Face à cet ersatz d’altérité, l’individu pense que le bot s’adapte à lui mais c’est l’inverse : c’est lui qui s’adapte au bot. De ce fait, il efface son individualité et cherche uniquement à correspondre.”

C’est là tout le piège de ces idylles virtuelles. Les algorithmes sont fait pour s’harmoniser à nos goûts, mais nous enferment en même temps dans leurs algorithmes et nous privent de la friction féconde qu’apporte l’altérité.

Dans le cas d’un programme conçu pour occuper une place aussi centrale qu’un meilleur ami ou un amoureux, une inversion s’opère discrètement. Là où l’on croit être la source d’inspiration du bot, on modifie en fait nos shémas de pensées pour toujours plus lui correspondre.

Le Pr Benasayag était au Japon il y a quinze ans pour mener une enquête à ce sujet : “On demandait aux sondés de nous décrire comment ils trouvaient que le robot s’adaptait à eux. Et dans la façon dont ils répondaient, on voyait très clairement que c’était eux qui s’adaptaient aux possibles du robot. Il faut le savoir : pour le meilleur comme pour le pire, le rapport avec le robot nous formate inévitablement.”

Fruit de 8 ans d’enquête, ce travail de recherche révèle une contre-culture fascinante : un culte collectif, ironique et subversif, où l’amour virtuel devient un acte de résistance.

Au Japon, les relations entre IA et humains ont fleuries dès le début des années 2010. Ce phénomène d’amour bi-dimensionnel appelé « oshi-katsu » soulève des questions politiques dans un pays aux valeurs conservatrices. Dans un contexte de crise marqué par une forte dénatalité, c’est une véritable révolution qui s’opère depuis plusieurs années. Une génération rejette les rôles traditionnels pour réinventer l’amour – avec des êtres fictifs.

Même si les membres du forum Reddit “MyBoyfriendIsAi” se voient comme les précurseurs d’un mouvement mondial qui sera d’après eux bientôt normalisé, espérons le contraire. Les relations aux intelligences artificielles sont loin d’être sans conséquences pour nos cerveaux et nos identités. Le cœur a ses raisons que l’IA ne connaît point.

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Léonore Suied

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