Déployés comme garantie de sécurité, les filets anti-requins suscitent de vives critiques. Leur efficacité apparaît limitée tandis que leur coût écologique, lui, s’alourdit. Chaque année, de plus en plus de baleines périssent dans leurs mailles.
Les filets anti-requins
Présentés comme une barrière contre les attaques, les filets anti-requins divisent. En Australie, ils s’étendent sur près de 200 kilomètres de côtes et protègent officiellement 51 plages. Mais derrière cette promesse de sécurité, le bilan écologique est accablant.
Durant la saison 2024-2025, 223 animaux ont été pris au piège. Dont 199 espèces non ciblées : dauphins, tortues, raies… Plus des deux tiers sont morts avant d’avoir pu être dégagés.
Le décès d’un surfeur, tué le mois dernier par un grand requin blanc au nord de Sydney, a relancé le débat. La plage était pourtant équipée de filets dits “protecteurs”. Et sur le plan écologique, le constat est tout aussi alarmant.
Douze baleines à bosse se sont empêtrées en 2025 dans les filets du Queensland (État du nord-est de l’Australie). Certaines grièvement blessées par les câbles. De plus, une loi, la “Shark Gag Law”, interdit à tout citoyen d’approcher à moins de vingt mètres ou de tenter de libérer un animal coincé. Sous peine d’une amende pouvant atteindre 26 000 dollars australiens.
Le comité scientifique du New South Wales a, de son côté, conclu à “aucune corrélation significative” entre la présence de filets et la diminution du nombre de morsures. Un constat qui interroge.
D’autant que les attaques mortelles par requin causent en moyenne dix décès par an à travers le monde. Un chiffre dérisoire comparé aux 750 000 morts annuelles dues aux moustiques, 30 000 causées par les chiens. Ou encore une vingtaine… provoquées par les vaches.
Des dispositifs meurtriers inefficaces
Deux types de filets coexistent : les barrières dites “totales”, censées empêcher tout passage, et les filets à large maillage, conçus pour piéger les squales.
“L’immobilité fait que le requin meurt”, explique Éric Clua, spécialiste des requins à La Relève et La Peste. “Les requins, ou tout autre animal coincé dans les mailles.”
Le vétérinaire précise sa position : “Je suis favorable à un filet passif, capable d’empêcher les requins d’entrer dans une zone sans les tuer. Dans le cas contraire, je ne l’accepte pas. Globalement, je reste opposé à ces dispositifs, même si je le suis moins lorsque leur usage n’est pas létal. Ce que je refuse, c’est cette idée de tuer aveuglément des requins”.
Eric Clua rejette catégoriquement la théorie dite de la “densité-dépendance”, selon laquelle le risque de morsure serait proportionnel au nombre de requins présents dans une zone.
“On a plein d’exemples où les requins passent à travers, même à La Réunion. Un requin bouledogue a franchi cette barrière loin d’être infranchissable et a tué un usager de la mer”, rappelle-t-il.
Dans les faits, les filets piègent également des espèces peu impliquées dans les attaques, comme le requin-tigre, classé “quasi menacé” par l’UICN.
Pour illustrer l’absurdité du dispositif, le spécialiste use d’une analogie saisissante : “Si l’on traitait l’homme comme on traite les requins, face à un tueur on enverrait le GIGN à la Tour Eiffel pour tirer sur tous les Homo sapiens présents, sous prétexte de régler le problème du serial killer. C’est exactement ce que nous faisons avec les requins”.
Des alternatives plus éthiques plus efficaces
Des solutions existent pourtant. Parmi elles, les systèmes de vigie, consistant à surveiller les plages et alerter en temps réel les baigneurs en cas de présence d’un requin.
“Ce système est efficace mais consommateur en temps, en énergie et en ressources humaines”, précise Eric Clua. Il ajoute toutefois : “Le problème, c’est que ce sont des systèmes anxiogènes, ça fait peur aux gens”.
Une peur encore alimentée par le traumatisme collectif provoqué par Les Dents de la mer (Steven Spielberg, 1976), qui a durablement terni l’image des squales. Autre piste : former les usagers de la mer aux premiers secours.
“Le requin ne cherche pas à tuer l’homme : il mord, souvent par curiosité, et nombre de morsures restent superficielles. Avec une intervention rapide, il est généralement possible de sauver la victime”, souligne-t-il.
Le “profilage génétique” des requins
Éric Clua défend aujourd’hui une approche novatrice fondée sur le profilage génétique individuel des requins. Le vétérinaire a observé que certains individus récidivent :
“À Saint-Martin, un requin responsable d’une attaque mortelle en décembre 2020 a récidivé 85 kilomètres plus loin. Il s’agissait du même requin-tigre, qui s’en est pris à deux nageuses : une Française, décédée, et une Américaine, qui a survécu”.
Il appelle ces individus des “requins singuliers” : “Il ne prend pas de plaisir à tuer, mais il est différent : il coche l’homme dans son répertoire alimentaire, contrairement aux autres”, explique-t-il.
L’idée est de prélever le mucus laissé sur les blessés pour identifier génétiquement l’individu responsable. “On fait une base de données de référence avec de l’ADN et une photo des requins pour identifier celui qui a mordu. Si on l’attrape, on le neutralise. Mais uniquement celui-là”.
Hostile à toute mise à mort de requins, le spécialiste se résout pourtant, face à l’hécatombe provoquée par les filets, à une position pragmatique : “Le meilleur compromis est de ne tuer que le requin qui a déjà mordu”.
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