Un rapport de l’ONU lance l’alerte : la planète consomme aujourd’hui plus d’eau douce qu’elle n’est capable d’en renouveler. Le problème est tellement grave qu’il est devenu structurel. Il ne s’agit pas d’une crise mais bien d’une faillite mondiale de l’eau, qui affecte déjà des milliards de personnes et de nombreuses régions du monde.
Après des décennies de surexploitation et la montée en puissance du dérèglement climatique, le monde utilise tellement d’eau douce qu’il est aujourd’hui en situation de « faillite hydrique », alerte un rapport de l’ONU.
Les chercheurs à l’origine du rapport le précisent d’emblée : il ne s’agit pas de « stress hydrique » (une forte pression qui demeure réversible), ni de « crise de l’eau » (des chocs aigus qui peuvent être surmontés). Une faillite mondiale de l’eau se définit par des pertes irréversibles de capital hydrique naturel, et une incapacité à retrouver les niveaux historiques.
La situation est dramatique : « de nombreuses régions ne sont plus en mesure de se remettre des pénuries d’eau à mesure que celles-ci deviennent de plus en plus fréquentes », avertit Kaveh Madani, auteur principal du rapport et directeur de l’Institut de l’eau, de l’environnement et de la santé de l’Université des Nations Unies (UNU-INWEH), surnommé « le laboratoire d’idées des Nations Unies sur l’eau », dans TheConversation.
Désormais, près des trois quarts de la population mondiale vivent dans des pays classés comme « en situation d’insécurité hydrique » ou « en situation critique d’insécurité hydrique », et 4 milliards de personnes sont confrontées à une grave pénurie d’eau au moins un mois par an.
Partout dans le monde, les symptômes de cette pénurie chronique se multiplient : réservoirs asséchés, villes englouties, mauvaises récoltes, rationnement de l’eau, incendies de forêt et tempêtes de poussière.
L’agriculture est responsable de 70% des prélèvements mondiaux d’eau douce. Plus de 1,7 million de kilomètres carrés de terres agricoles irriguées sont déjà soumises à un stress hydrique élevé ou très élevé.
A Téhéran, les réservoirs sont épuisés après une sécheresse de six ans et une très mauvaise gestion de l’eau. La pénurie semble si vite arriver que les autorités envisagent d’évacuer les 14 millions d’habitants de la capitale et sa banlieue. Aux Etats-Unis, le fleuve Colorado ne peut plus répondre aux besoins en eau des sept États qui en dépendent.
Mais la manifestation la plus impressionnante de cette pénurie en eau, c’est l’affaissement soudain des sols exsangues. Depuis quelques années, l’apparition de cratères béants, au milieu de champs le plus souvent, illustre douloureusement à quel point les sols sont secs.
« Lorsque les nappes phréatiques sont surexploitées, la structure souterraine, qui retient l’eau presque comme une éponge, peut s’effondrer. À Mexico, le sol s’affaisse d’environ 25 centimètres par an. En effet, une fois que les « pores » du sol sont compactés, leur recharge en eau est plus difficile et moins efficace », explique Kaveh Madani.
Au total, l’épuisement des eaux souterraines a contribué à un affaissement important du sol sur plus de 6 millions de kilomètres carrés, y compris dans les zones urbaines où vivent près de 2 milliards de personnes comme à Jakarta (Indonésie), Bangkok (Thaïlande) ou Hô Chi Minh-Ville (Vietnam) en Asie.
Pis encore, cette surconsommation d’eau va désormais de pair avec des sécheresses de plus en plus longues, fréquentes et intenses avec le réchauffement climatique. Avec le développement effréné du numérique et des datacenters de l’IA, cette surconsommation d’eau va empirer.
« Des sources d’eau sont aujourd’hui en train de disparaître, en tout cas à long terme. En cinq décennies, le monde a perdu plus de 4,1 millions de kilomètres carrés de zones humides naturelles », prévient Kaveh Madani.
Tout n’est pas encore perdu : certains bassins hydrographiques restent en bon état dans le monde. Mais du fait de leur interconnexion, la faillite hydrique d’une région peut exercer une pression supplémentaire sur les autres.
C’est pourquoi les auteurs du rapport appellent les dirigeants politiques du monde entier à changer radicalement notre façon de gérer la ressource en eau. D’abord, « arrêter l’hémorragie » en fixant des limites de consommation d’eau et fournir avant tout les domaines essentiels. Ensuite, « protéger le capital naturel » : zones humides, cours d’eau, santé des sols, aider à la recharge des nappes phréatiques. Enfin, et c’est sans doute le plus difficile, « prévoir moins d’eau », c’est à dire « abandonner ce qu’on tenait pour acquis ».
Villes, systèmes alimentaires, entreprises : tout doit être repensé. Sinon, ce n’est pas le ciel qui va nous tomber sur la tête, mais le sol qui va s’effondrer sous nos pieds.
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