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La nature a besoin de ses anciens et nous sommes en train de les faire disparaître

La longévité au sein d’une population agit comme une réserve de stabilité, capable d’amortir les crises reproductives et d’accroître la résistance aux perturbations environnementales.

Vieillir n’est pas un déclin dans la nature, mais une fonction essentielle. Des océans aux savanes, les anciens assurent la stabilité des populations et la survie collective. Chez certaines espèces, les plus âgés sont même les meilleurs reproducteurs.

Dans le vivant, vieillir ne signifie pas décliner, mais devenir indispensable. Les animaux âgés jouent des rôles écologiques, sociaux et reproductifs irremplaçables. Mais la pression humaine, entre chasse, pêche industrielle et destruction des habitats, les élimine à grande vitesse, privant les populations d’une mémoire collective. Et d’un patrimoine biologique crucial.

Une étude publiée en 2024 dans la revue Science révèle un phénomène alarmant. Les classes d’âge les plus avancées ont disparu dans 79 à 97 % des populations de poissons soumises à l’exploitation. Cette érosion n’a rien d’anodin. Les individus âgés assurent une reproduction plus féconde, guident les migrations, transmettent des savoirs comportementaux et contribuent à la cohésion sociale.

Les chercheurs désignent ce mécanisme sous le terme d’« old animal storage effect ». La longévité au sein d’une population agit comme une réserve de stabilité, capable d’amortir les crises reproductives et d’accroître la résistance aux perturbations environnementales.

Wisdom, l’albatros qui défie le temps

Chez l’albatros de Laysan, la longévité s’exprime par une fécondité tardive remarquable. La femelle surnommée Wisdom, née vers 1951, est le plus vieil oiseau sauvage connu. À 74 ans, elle pondait encore et élevait un poussin. Loin d’être anecdotique, cette reproduction tardive contribue à la stabilité des colonies. L’expérience améliore le choix des sites de nidification et augmente le succès de l’élevage.

Dans les écosystèmes marins, le lien entre âge, taille et fécondité s’avère tout aussi crucial. Chez la morue, les sébastes ou les mérous, les femelles âgées produisent non seulement davantage d’œufs, mais aussi des œufs de meilleure qualité que les jeunes reproductrices. Un phénomène qualifié d’« hyperallométrie ».

Le biologiste marin Daniel Pauly souligne également leur rôle comportemental : « Ce sont les vieux poissons qui auparavant servaient de guide pour les jeunes poissons. La pêche, en se concentrant sur les gros, a enlevé une sorte de guide ». Leur disparition pourrait ainsi désorienter les populations.

Dans un océan soumis à un réchauffement rapide – la température moyenne de surface a déjà augmenté d’environ 0,9 °C depuis 1850 selon le GIEC – la disparition des grands individus devient particulièrement préoccupante. Plus sensibles aux variations thermiques, les gros poissons migrent davantage pour retrouver des conditions favorables. Leur expérience pourrait ainsi orienter les déplacements collectifs.

« Les poissons se déplacent avant tout pour rester dans des conditions compatibles avec leur survie, notamment en fonction de la température et de l’oxygène disponibles », rappelle Daniel Pauly à La Relève et la Peste.

Les matriarches : mémoire vivante

Pour de nombreuses espèces sociales, l’avantage de l’âge s’incarne d’abord chez les femelles. Chez les éléphants, les matriarches conduisent leurs congénères vers l’eau et la nourriture. Chez les orques, les femelles ménopausées prennent la tête des déplacements lors des périodes de pénurie, augmentant sensiblement les chances de survie de leur descendance.

Cette dynamique nourrit l’« hypothèse de la grand-mère », selon laquelle la présence de femelles âgées améliore la survie des jeunes et réduit la compétition reproductive. L’orque J2, dite « Granny », morte en 2016 à près de 103 ans, en fut l’emblème.

Chez les primates, l’influence des aînés est discrète mais déterminante. Ils stabilisent notamment les relations et soutiennent la vie du groupe.

« Dans certaines espèces de primates, les individus âgés jouent un rôle de soutien : ils réconfortent les autres, aident à s’occuper des petits ou surveillent les nourrissons. Dans d’autres espèces, ils constituent des sources précieuses de savoir quant à l’emplacement des ressources alimentaires », constate la primatologue Karen B. Strier pour La Relève et La Peste.

Cette influence atteint son apogée chez les femelles : « Dans les espèces où les femelles restent toute leur vie dans leur groupe natal, les plus âgées occupent une place centrale dans les réseaux de parenté et les relations sociales », note la professeure d’anthropologie à l’Université du Wisconsin-Madison.

Ce fonctionnement est notamment observé chez les macaques et les babouins. Lorsque ces figures disparaissent, la cohésion sociale s’affaiblit et la capacité d’adaptation diminue.

« Comprendre la manière dont les individus vivent et traversent l’ensemble des changements au cours de leur existence est essentiel pour appréhender leur potentiel d’adaptation », rappelle Karen B. Strier à La Relève et la Peste.

La chasse sélective, la surpêche et les pressions environnementales éliminent d’abord les individus âgés. Défenses d’éléphants, cornes, grands prédateurs, poissons de grande taille… Ce rajeunissement forcé efface la mémoire des populations.

Protéger les anciens devient dès lors un impératif écologique. La survie du vivant tient peut-être à cette évidence : laisser vivre les plus expérimentés.

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