Le documentaire “Antarctica, sur les traces de l’empereur” (2016, Paprika Films) réunit les regards affûtés du photographe animalier Vincent Munier et du biologiste-plongeur Laurent Ballesta. Diffusé sur Arte jusqu’au 30 décembre, il propulse le spectateur dans des plongées vertigineuses, jusqu’à 70 mètres de profondeur, au large de la base Dumont-d’Urville, en Terre Adélie (Antarctique). On y découvre l’univers subaquatique des jeunes manchots empereurs, des anémones des glaces. Et tant d’autres. « Il y a des visions qui peuvent te guérir de toutes les douleurs », confie Laurent Ballesta.
LR&LP : Aviez-vous déjà exploré les eaux antarctiques auparavant ? Et comment ce documentaire a-t-il vu le jour concrètement ?
Laurent Ballesta : J’y avais déjà plongé. C’est même cette expérience qui a motivé l’expédition. Ce documentaire est né de l’initiative de Luc Jacquet [chef de l’expédition, ndlr], le réalisateur de La Marche de l’Empereur. Après avoir reçu son Oscar en 2006, il s’était promis de revenir voir “ses” manchots dix ans plus tard. Il a tenu parole, mais il ne voulait pas y retourner seul. Il m’a donc demandé de l’accompagner pour explorer ce qu’il n’avait jamais pu montrer : la vie des manchots sous l’eau.
Après la “marche”, c’était quelque part la “nage” de l’Empereur. C’était la “figure imposée” de la mission. Mais ayant déjà plongé en Antarctique – et même au pôle Nord – je tenais aussi à une “figure libre” et à descendre profond pour documenter les écosystèmes remarquables aperçus lors de mes incursions de 2005 et 2015. Jacquet a accepté, nous filmerions les manchots, et je pourrais en parallèle explorer les profondeurs.

Plongeon de manchots Empereur en bord de banquise – © Laurent Ballesta, Expedition Wild-Touch Antarctica!
LR&LP : Qu’est-ce qui vous fascinait tant dans l’idée de plonger profondément en Antarctique ?
Laurent Ballesta : L’Antarctique est le plus grand désert du monde, un territoire où presque rien ne vit à la surface. Le Sahara semble presque une forêt tropicale en comparaison ! Et pourtant, sous la mer, c’est une explosion de vie. Dans les profondeurs, les paysages sont luxuriants. Rien que dans la zone française, on recense plus de 9 000 espèces.

Grande limace de mer dans champ d’hydraires, 70 mètres © Laurent Ballesta, Expedition Wild-Touch Antarctica!
LR&LP : Qu’est-ce que cela implique de plonger dans une eau polaire à plus de 70 mètres de profondeur ?
Le premier exploit de ce projet, c’est que nous avons pulvérisé tous les records de plongée polaire. Nous sommes restés jusqu’à 4 h 30 dans l’eau. Après une telle durée, on remonte dans un état quasi comateux, privé de toute sensibilité dans les pieds, les mains, le visage etc.
Pour tenir aussi longtemps, nous étions équipés de cinq couches successives, soit près de 100 kg d’équipement. Une fois immergé, le poids s’annule, mais l’encombrement reste. On peine à bouger, à nager, à garder de la précision. C’est cette perte de mobilité qui rendait la plongée la plus difficile.

Forêt de grandes algues brunes laminaires, prise dans les cristaux de glace, 15 mètres © Laurent Ballesta, Expedition Wild-Touch Antarctica!
Nous avions même des systèmes de chauffage électrique sous nos combinaisons. Paradoxalement, cela nous a valu… des brûlures. Dix ans plus tard, j’ai encore des séquelles aux pieds, qui n’ont jamais retrouvé toute leur sensibilité.

Portrait Laurent Ballesta © Caroline Ballesta, Andromede Oceanologie, Gombessa Expeditions
LR&LP : Y a-t-il une séquence du documentaire qui vous a particulièrement marqué ?
Le plongeon des bébés empereurs reste l’un de mes souvenirs les plus forts. Personne n’avait jamais filmé ce premier saut sous l’eau. Les voir hésiter, maladroits, encore couverts de duvet, comme s’ils trouvaient l’eau trop froide eux aussi… C’était très émouvant. D’autant que, une fois partis, on les perd de vue pendant des années. On ignore tout de leurs cinq premières années de vie [Les manchots parcourent des milliers de kilomètres et ne reviennent qu’au moment de leur maturité sexuelle, ndlr].

Manchots Empereur en plongée à la recherche de nourriture, 15 mètres © Laurent Ballesta, Expedition Wild-Touch Antarctica!
J’ai aussi en mémoire ces paliers de décompression interminables, où le froid devient douloureux, mais où l’on contemple des glaces pluriannuelles colorées d’une beauté incroyable. Et puis il y a eu la découverte de l’anémone des glaces, jamais photographiée auparavant. Cette minuscule créature est capable de percer la glace la plus dure pour s’installer sous la banquise.

Dédale de glaces de mer pluriannuelles, teintées par des micro-algues à 20 mètres © Laurent Ballesta, Expedition Wild-Touch Antarctica!
LR&LP : Le film évoque aussi les effets du changement climatique, notamment cette scène bouleversante où de jeunes manchots périssent parce qu’une banquise plus étendue retarde le retour de leurs parents nourriciers. En tant que plongeur, avez-vous vous-même constaté ces transformations sur le terrain ?
Personnellement je ne peux pas parler d’évolution des paysages antarctiques, je n’y suis allé que deux fois, à dix ans d’intervalle. En revanche, les chiffres sont indiscutables. La banquise recule partout, l’épaisseur de la glace diminue.
Dans la péninsule Antarctique – la mieux documentée – certains secteurs sont désormais totalement dépourvus de glace. C’est un problème majeur pour les manchots empereurs, dont le cycle de vie dépend strictement de la banquise. Certaines colonies sont condamnées à disparaître.

Troupe de manchots empereurs en bord de banquise juste avant de plonger © Laurent Ballesta, Expedition Wild-Touch Antarctica!
LR&LP : Vous publiez Loin du ciel – Livre I (Andromède Océan), un ouvrage de 272 pages qui rassemble dix ans d’expéditions et plus de 200 photographies. Pouvez-vous nous en parler ?
Rassembler dix ans d’images et huit expéditions relevait presque de la mission impossible. Je me suis retrouvé face à 150 000 photographies, issues de terrains et d’écosystèmes extrêmement variés, sans savoir par où commencer. Très vite, avec Pierre Descamps – mon camarade d’université et compagnon de travail – nous avons renoncé à une sélection “au petit bonheur”.
Nos expéditions ne sont pas des aventures improvisées. Ce sont des missions scientifiques, avec inventaires de biodiversité, diagnostics écologiques ou cartographies sous-marines. Nous avons donc choisi une approche simple : prendre chaque mission et en raconter un moment fort, une journée, parfois une seule plongée, plutôt qu’un résumé technique.
Ces huit expéditions – de l’Antarctique à la Polynésie, des Philippines à la Méditerranée ou au Mexique – offrent ainsi une mosaïque d’écosystèmes, avec des espèces que l’on voit rarement… et parfois encore jamais vues avant nos plongées.

Portrait de l’isopode géant de l_Antarctique, 40 mètres © Laurent Ballesta, Expedition Wild-Touch Antarctica!
LR&LP : Quelles rencontres animales vous ont particulièrement marqué au fil de ces expéditions ?
Impossible de choisir une seule espèce. Chaque rencontre a sa propre intensité : l’anémone carnivore du Trou de Naples, la ponte spectaculaire des mérous en Polynésie… Et puis il y a ces instants qui vous marquent à vie, comme le jour où j’ai croisé le regard du cœlacanthe et réalisé la première photographie de cet animal par un plongeur. C’était un rêve d’étudiant.
Mais il y a aussi les surprises totales : la pieuvre des glaces, dont j’ignorais même l’existence avant de tomber dessus. Et ce minuscule poisson ventouse de Malpelo, en Colombie. Je l’ai photographié en 2009 sans me douter que l’espèce ne serait décrite… qu’en 2021 !
Si j’avais eu la rigueur de m’y intéresser sur le moment, j’aurais pu en être l’inventeur.
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