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En Thaïlande, un influenceur se bat pour sauver les derniers dugongs

"Ces deux dernières années, beaucoup de dugongs sont morts. Environ 88 au total. C’est énorme. Mais depuis novembre 2025, aucun nouveau cas de mort n’a été signalé. C’est plutôt encourageant."

Discret herbivore des mers tropicales, le dugong voit son habitat disparaître. En Thaïlande, l’influenceur « Pop » consacre son temps à surveiller et protéger l’espèce.

Mammifère marin herbivore, le dugong broute les herbiers des eaux tropicales, un habitat aujourd’hui menacé. En Thaïlande, l’influenceur Theerasak « Pop » Saksritawee s’est donné pour mission de protéger cette « sirène des mers ». À l’aide de son drone, ce scientifique citoyen surveille les animaux et documente leur quotidien sur les réseaux sociaux pour sensibiliser le public. Rencontre.

LR&LP : Comment est né votre engagement pour les dugongs ?

Theerasak « Pop » Saksritawee : Tout a commencé le 11 août 2024, lorsqu’on a signalé la présence du tout premier dugong observé à Phuket (sud du pays, ndlr), sur la plage de Rawai. Le lendemain, je suis allé le filmer, car ce n’était pas très loin de chez moi. J’y suis ensuite retourné régulièrement, et je suis peu à peu tombé amoureux des dugongs. C’était la première fois que j’en voyais un dans ma province natale, ce qui a rendu cet attachement encore plus spécial, comme s’il s’agissait d’un trésor local.

Au début, c’était surtout un loisir. Mais environ un mois plus tard, il y a eu une mauvaise nouvelle : on a retrouvé la carcasse d’un dugong à Phuket. Ça a été un choc pour moi. À partir de ce moment-là, j’ai décidé de filmer beaucoup plus sérieusement, et surtout d’essayer d’identifier chaque dugong individuellement, autant que possible. Je craignais que ce genre de drame se reproduise et je voulais savoir quels individus nous avions déjà recensés.

LR&LP : En quoi consiste concrètement votre travail (bénévole) de protection des dugongs ?

T.P.S : À Phuket, il y a un endroit appelé la baie d’Ao Tang Khen. J’y vais pour faire voler mon drone et surveiller les dugongs. Aujourd’hui, il n’en reste plus qu’un dans cette baie, un individu nommé Miracle. J’y fais une surveillance générale. J’observe ce qui se passe dans la baie, que ce soit les activités de pêche, les loisirs nautiques des clients des hôtels ou encore les bateaux venant de l’extérieur de la zone.

J’essaie de voir si tout cela peut représenter un danger pour le dugong. En quelque sorte, je joue un rôle de veille et de prévention. Si je remarque quelque chose d’inquiétant, j’en informe le Département des ressources marines et côtières pour qu’il puisse intervenir rapidement. Je collabore aussi avec des biologistes et des scientifiques qui travaillent sur les dugongs.

L’influenceur Theerasak « Pop » Saksritawee

« La principale menace est le changement climatique »

LR&LP : Comment les drones ont-ils changé la manière d’observer et de protéger les dugongs ?

T.P.S : Le changement est considérable. Avant, repérer les dugongs demandait beaucoup d’efforts. Il fallait utiliser de petits avions qui ne pouvaient transporter que deux personnes : le pilote et un observateur assis près de la porte, chargé de prendre des photos. C’était compliqué, coûteux et assez risqué. Les drones ont beaucoup simplifié les choses. On peut filmer les dugongs à bonne distance, avec un zoom, sans avoir besoin de s’approcher autant. Cela limite aussi le dérangement pour les animaux.

Les drones nous aident aussi à mieux repérer et identifier les dugongs. Ils fournissent des données utiles comme les coordonnées GPS, les trajectoires, la localisation précise, la présence d’herbiers marins…

Avec ces informations, on peut même estimer la longueur de l’animal et observer son état de santé depuis les airs. Par exemple : s’il est maigre ou en bonne condition. Toutes ces données sont très précieuses pour les biologistes et les chercheurs.

Suivi de la santé de MIRACLE : Theerasak « Pop » Saksritawee

LR&LP : Quelle est aujourd’hui la principale menace pour les dugongs en Thaïlande ?

La principale menace est le changement climatique. Des phénomènes comme El Niño et la hausse de la température de la mer détruisent les herbiers marins, dont les dugongs dépendent entièrement pour se nourrir. Quand ces herbiers disparaissent, les animaux doivent migrer vers des zones qu’ils ne connaissent pas.

Certains se sont par exemple déplacés vers Phuket. Mais Phuket est une zone très touristique, avec des vedettes rapides, des jets-skis et de nombreuses activités nautiques. On y a retrouvé des dugongs blessés, parfois avec des côtes fracturées, probablement après des collisions avec des jets-skis. Lorsque les dugongs remontent à la surface pour respirer, ils sont presque sans défense.

LR&LP : Comment la situation des dugongs a-t-elle évolué ces dernières années ?

Ces deux dernières années, beaucoup de dugongs sont morts. Environ 88 au total. C’est énorme. Mais depuis novembre 2025, aucun nouveau cas de mort n’a été signalé. C’est plutôt encourageant.

Comme leur habitat – notamment les herbiers marins – avait disparu par endroits, beaucoup avaient migré vers des provinces comme Phang Nga ou Phuket. Mais aujourd’hui, il semble qu’ils commencent à revenir chez eux. D’après mes observations récentes, à Libong (sud-ouest du pays, ndlr), les dugongs reviennent peu à peu et les herbiers marins commencent aussi à se régénérer.

Une maman et son petit : Theerasak « Pop » Saksritawee

Des pêcheurs qui « adaptent leurs pratiques »

LR&LP : Comment protégez-vous les herbiers marins dont dépendent les dugongs ?

Des mesures sont déjà mises en place par les autorités. Lorsque les herbiers marins se dégradent, des cages ou des structures de protection sont parfois installées afin d’empêcher les tortues et les dugongs de brouter toute la zone, et ainsi préserver une partie des graines.

La restauration des herbiers marins en milieu naturel reste très difficile. Dans la plupart des cas, les tentatives de replantation échouent et les plants disparaissent. L’action la plus efficace consiste donc à protéger les herbiers existants, notamment en empêchant certaines pratiques de pêche qui raclent le sable et détruisent les racines.

Mais, selon moi, la mesure la plus urgente concerne la vitesse des bateaux dans les zones où les dugongs se nourrissent, autour des îles et dans certaines baies. Il faudrait y imposer une vitesse maximale – par exemple trois nœuds (5 km /h) – pour limiter les collisions.

Ce dugong s’appelle « Pa Yoi ». « C’était le premier dugong que j’ai croisé lors de ma visite à Koh Phra Thong, dans la province de Phang Nga. Je l’ai aperçu pour la première fois en train de brouter des herbiers marins près de la jetée du même nom. Cette fois-ci, j’ai eu beaucoup de chance : l’eau était si claire et calme, ce qui m’a permis de prendre la photo la plus nette que j’aie jamais réalisée. » – Crédit : Theerasak « Pop » Saksritawee

LR&LP : Quelle importance les dugongs ont-ils pour les communautés locales en Thaïlande ?

Dans la province de Trang, le dugong est devenu un véritable symbole local. Les habitants y sont très attachés, au point qu’il fait presque partie de l’identité de la province. On trouve d’ailleurs de nombreuses statues de dugongs sur le littoral et dans les sites touristiques !

LR&LP : Comment les pêcheurs locaux réagissent-ils à la présence des dugongs ?

Dans la baie d’Ao Tang Khen, où j’observe souvent Miracle, certains pêcheurs venaient poser leurs filets. Au début, ils ne comprenaient pas vraiment : ils disaient travailler ici depuis longtemps, bien avant l’arrivée du dugong, et se demandaient pourquoi ils devraient changer leurs habitudes pour lui. Mais avec le temps, ils ont compris.

Les habitants sont très attachés à ce dugong. Même s’il n’y en a qu’un seul, beaucoup sont prêts à adapter leurs pratiques pour le protéger. Par exemple, au lieu de laisser les filets toute la nuit, certains ne les posent plus que pendant une période limitée et restent à proximité. Ainsi, si le dugong s’y prend, ils peuvent intervenir rapidement pour le libérer.

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Joanna Blain

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