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« En quelques semaines, j’ai vu 30 % des coraux que j’étudiais disparaître » : un biologiste a passé huit mois seul sur un atoll polynésien

À l’heure où près d’un million d’espèces sont menacées d’extinction dans le monde, l’expérience de Matthieu Juncker rappelle que la biodiversité disparaît sur des rivages lointains, avant de frapper les nôtres.

À l'heure où le changement climatique menace ces îles, le biologiste Matthieu Juncker a passé huit mois seul sur un atoll polynésien pour observer faune et flore.

Huit mois d’isolement. Plus de deux cents jours de solitude sur un atoll perdu de Polynésie française. Avec Seul sur l’atoll, journal d’un naufragé volontaire, bientôt diffusé sur France 5, le biologiste marin Matthieu Juncker et le réalisateur Jérôme Raynaud livrent un documentaire à la croisée de l’enquête scientifique, du récit d’aventure et de la réflexion écologique. Produit par Galatée Films, le film s’inscrit dans la mission « À contre-courant ». Soit, une immersion en autarcie totale pour observer l’état d’un écosystème parmi les plus menacés au monde.

« La menace du changement climatique pèse sur ces îles plus que jamais. Je ressens aujourd’hui ce besoin viscéral de vivre dans ma chair les menaces qui pèsent sur les atolls ».

Le biologiste marin évoque un itinéraire façonné par l’océan. Une vocation née dans l’enfance, approfondie au début des années 2000 lorsqu’il s’installe dans le Pacifique pour étudier la biologie marine. Puis consolidée par une carrière largement consacrée aux archipels polynésiens. Depuis plus de vingt ans, il observe ces territoires minuscules, « semi-aquatiques, semi-terrestres », et en analyse les fragiles équilibres.

Matthieu Juncker débarque sur l’atoll

L’atoll choisi – volontairement tenu anonyme afin d’en préserver l’intégrité – se situe à plus de 6 000 kilomètres des continents les plus proches. On y accède après plusieurs heures de navigation, sous réserve de conditions météo favorables. En cas d’urgence grave, seul un héliportage depuis Tahiti serait envisageable.

Dix-huit mois de préparation ont été nécessaires. Matthieu Juncker emporte près d’1,7 tonne de matériel : désalinisateur, balise de détresse, téléphone satellite capricieux, matériel scientifique… L’enjeu n’est pas de survivre, mais d’observer.  

Matthieu observe un oiseau

« Je ne suis pas parti pour survivre, mais pour vivre. L’austérité est un cadre, pas une finalité », explique-t-il.

Chaque jour est structuré par des tâches vitales : produire de l’eau douce, pêcher, entretenir le faré – une cabane sur pilotis construite avec l’aide de pêcheurs pa’umotu – et parcourir les motu, ces îlots satellites, grâce à une embarcation hybride voile-pédalier-pagaie.

Matthieu Juncker devant le faré

Le Titi, un oiseau endémique désormais menacé

Des centaines de kilomètres explorés dans le lagon lui ont permis d’établir des inventaires d’une grande minutie. Près de quarante espèces d’oiseaux sont ainsi recensées, accompagnées de suivis de populations, de cartographies de nids, d’évaluations de l’état des rivages, de relevés de houle et de mesures de la pente des plages. Cette patience du temps long permet aussi de déconstruire des certitudes.

« J’avais moi-même écrit que le crabe des cocotiers ne se baignait jamais. J’en ai observé un mâle dans l’eau ».  Et de faire parfois des découvertes : « On m’avait dit que le Titi [ou Chevalier des Tuamotu, ndlr] ne vivait pas plus de cinq ans. J’ai retrouvé un individu bagué quinze ans plus tôt », s’exclame-t-il.

Un oisillon Titi

Oiseau endémique de l’archipel des Tuamotu, le Titi se trouve au centre du protocole de recherche. Jadis largement répandu en Polynésie, il ne subsiste aujourd’hui qu’une centaine d’individus dans l’ensemble de l’archipel. L’espèce est confrontée à deux menaces majeures. D’une part, la destruction progressive de son habitat sous l’effet de l’érosion côtière. D’autre part, l’introduction de prédateurs. Au premier rang desquels figure le rat noir.

Matthieu Juncker a comparé ses données de terrain à celles recueillies en 2012 et en 2023. Le constat est sans appel, on dénombrait environ 185 individus il y a vingt-deux ans, contre seulement 65 lors de son dernier recensement. Un effondrement par trois pour une espèce déjà classée en danger critique.

« Comprendre l’écologie du Titi, c’est comprendre l’écosystème dans son ensemble. Il est une métaphore de ce monde fragile ».

Un couple de fous masqués

30 % du récif corallien disparu en quelques semaines

L’événement le plus marquant survient à mi-expédition. La température de l’eau dépasse durablement 30 – 31 °C. Les coraux blanchissent, puis meurent.

« En quelques semaines, j’ai vu près de 30 % des coraux que j’étudiais disparaître. Je n’avais jamais observé ça à une telle échelle », rapporte le biologiste.

Isolé, coupé de toute information extérieure, le biologiste ignore alors que la Polynésie traverse une canicule marine sans précédent depuis trente ans. La persistance de cette eau anormalement chaude provoque la mort d’environ un tiers du récif de l’atoll.

Les coraux blancs touchés par la canicule marine

Conséquence en cascade : l’érosion du récif réduit la production de sable, compromettant la stabilité des îlots. Or ces formations constituent des habitats essentiels pour les oiseaux nicheurs et les pontes de tortues.

Le film se clôt sans catastrophisme appuyé, mais sans illusion. « Ces îles peuvent perdurer si on en prend soin localement. Mais aussi globalement. Le dérèglement climatique dépasse largement leur horizon. Engageons-nous ».

À l’heure où près d’un million d’espèces sont menacées d’extinction dans le monde, l’expérience de Matthieu Juncker rappelle que la biodiversité disparaît sur des rivages lointains, avant de frapper les nôtres.

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