C’est à l’autre bout du monde dans les contreforts de l’Himalaya que Lionel Prado part à la découverte du sauvage et des mythes anciens qui y règnent. Durant cette immersion entourée de sommets vertigineux, il fait la rencontre de TT Namgail, un ladakhi bouddhiste qui vit à plus de 3500 mètres d’altitude dans une petite vallée reculée. Sa perception du monde le marquera à jamais. Il nous raconte aujourd’hui cette rencontre.
La rencontre avec TT Namgail
En 2017, alors que je me trouvais au Ladakh, un territoire de l’Union indienne, situé dans l’extrême-Nord du pays, pour un reportage de trois mois, je cherchais à rencontrer des personnes authentiques afin d’illustrer la manière dont les habitants coexistent avec le vivant, et plus particulièrement avec les prédateurs sauvages.
Après en avoir discuté avec un ami ladakhi de mon âge, celui-ci m’a parlé d’un habitant qu’il considérait comme profondément authentique, vivant dans un village reculé à plus de 3 500 mètres d’altitude.
Lorsque je suis arrivé la première fois chez TT Namgail, j’ai immédiatement compris pourquoi on m’avait dirigé vers lui. La rencontre a été avant tout spirituelle et profondément authentique. Il n’y avait aucune attente, aucun intérêt caché — seulement un échange sincère, et c’est précisément ce qui m’a touché.
« Si nous nous rencontrons aujourd’hui, c’est qu’hier je suis venu dans ta maison, aujourd’hui tu viens dans la mienne. C’est le Karma », m’a-t-il dit à mon arrivée.
Une vie rurale en haut des montagnes
TT Namgail vit dans sa maison de village avec sa femme. Ses enfants lui rendent visite de temps à autre. A la fin de l’hiver, ils plantent avec sa femme quelques légumes dans une serre de fortune.
Comme tous les villageois, ils cultivent aussi de l’orge aux alentours du village. Cette céréale sert à fabriquer la tsampa (farine d’orge grillé, mélangé avec du thé et du beurre de yack). C’est un des condiments de base de la nourriture au Ladakh.
Pendant l’hiver, TT Namgail et sa compagne traient le dzomo, une femelle issue du croisement entre une vache et un yack. Ils font du yaourt et du beurre avec son lait. Les bêtes sont nourries au foin.
Les repas sont assez basiques au Ladakh et la viande est un mets rare. Le feu est réservé au thé et au repas, les combustibles sont des excréments de bétail séchés, allumés avec un peu d’essence. Le thé est stocké dans des grands thermos, et c’est une boisson qui rythme la journée surtout en hiver. TT Namgail est en doudoune dans sa maison peu chauffée.

Lionel Prado explore le plateau ladakhi au milieu des yacks
Le bois est très rare dans les montagnes arides. Il est donc réservé à la construction des habitations, les troncs servent à composer les toitures avec des poutres solides. Même si TT Namgail ne vit qu’avec sa femme, les villageois savent s’entraider en cas de besoin. Les peuples des montagnes de l’Himalaya sont robustes face au manque de confort.
« Beaucoup de gens au Ladakh, quand ils voient arriver un occidental, pensent de suite qu’il est riche. Tu sais ici les gens ont des grandes maisons, des yacks, des chèvres pashminas pour les nomades et tout un tas de ressources. Ils sont parfois plus riches que toi », explique TT Namgail.
L’approche occidentale, prétendument plus confortable, ne l’est pas tant que cela. On peut considérer que les ladakhi vivent dans la pauvreté et dans des conditions difficiles, mais pour la plupart, il s’agit avant tout de leur mode de vie : un mode de vie résilient, sur lequel eux seuls exercent leur souveraineté.
« Un occidental a une montre, mais pas de temps. Un ladakhi a du temps, mais pas de montre », résume-t-il.
Aujourd’hui, le défi existentiel des paysans montagnards est la raréfaction de la neige. Ils en ont besoin pour avoir de l’eau au printemps pour irriguer les champs, à la longue la région devient plus aride ce qui complique les cultures.

Un nomade avec des chèvres Pashmina – Crédit : Lionel Prado
TT Namgail — le ladakhi bouddhiste
Le Ladakh, surnommé « le petit Tibet », est aussi une terre de spiritualité. Dans le Ladakh, plus de 5 000 moines vivent retirés dans des monastères.
TT Namgail prie régulièrement dans sa petite salle de prière. J’ai eu la chance d’assister à son rituel, il m’a laissé filmer ses chants sacrés qu’il lisait dans des parchemins très anciens ramenés du Tibet par son grand-père.
« Si tu attends des choses c’est inutile, si tu fais des bonnes choses sans attente, c’est la meilleure des choses pour ta vie antérieure et ton karma », est l’un des enseignements donnés par les manuscrits de son aïeul.

TT Namgail en train de faire sa prière – Crédit : Lionel Prado
Être bouddhiste, c’est avant tout cultiver une ouverture, une sensibilité à toutes les formes de vie. De cette posture naît presque naturellement une compassion étendue au vivant dans son ensemble. Cette leçon essentielle mériterait d’être transmise dès l’école : apprendre à reconnaître la valeur intrinsèque de chaque espèce, sans la mesurer uniquement aux bénéfices ou à ses nuisances pour le monde des hommes.
« Les gens n’aiment pas trop les loups car ils tuent d’autres animaux, mais c’est stupide car les loups sont des animaux carnivores, ils tuent pour se nourrir. Nous aussi on tue des milliers d’insectes en cultivant l’orge pour la Tsampa », compare TT Namgail.
En tant que bouddhiste, TT Namgail a une grande ouverture d’esprit, il voue un grand respect à toutes les formes de vie. « Les animaux sauvages sont nos précieux ornements, nous devons les protéger », confie-t-il.

Un loup du Tibet : Crédit : Lionel Prado
Pour lui, ces animaux contribuent à la beauté du territoire. En tant que fermier, cela implique qu’il ne va pas chercher à tuer les animaux sauvages, même s’il y a des problématiques de cohabitation avec le bétail.
Les animaux de TT Namgail sont enfermés la nuit à l’étable. Il les sort pour la journée dès le petit matin, pour la traite et les nourrir. En hiver, ces derniers restent ensuite dans un petit enclos de pierre devant la maison.
« Par rapport à ma jeunesse, c’est plus rare de croiser des grandes meutes de loups dans les montagnes, sûrement à cause de la présence indienne avec la chasse durant le siècle dernier et la militarisation de la région », rapporte TT Namgail.
En 2017, lors de mes explorations, il m’est arrivé de tomber sur des pièges à loups sur le plateau tibétain. Ils consistent en un grand trou, entouré de murs de pierres penchés vers l’intérieur afin qu’une fois que la bête tombe dedans, elle ne puisse en sortir. De la viande est mise au centre pour attirer les prédateurs, et les laisser ensuite mourir de faim ou leur lancer des pierres pour les tuer. Cette pratique tend à disparaître avec les grands changements qui s’opèrent depuis avec les programmes de cohabitation.

Un piège à prédateurs – Crédit : Lionel Prado
Divers leviers de cohabitation
Le regard porté par la société occidentale sur le vivant s’inscrit dans une vision totalement anthropocentrée, où la nature est souvent évaluée en termes de rendement, d’utilité et de valeur monétaire. Le Ladakh n’échappe pas aux transformations induites par la mondialisation, et ces logiques s’y installent progressivement.
Aujourd’hui, certains animaux sont protégés au Ladakh parce qu’ils génèrent une valeur économique. Ce constat n’est ni totalement juste, ni totalement injuste : auparavant, de nombreuses espèces étaient braconnées en raison des difficultés de cohabitation avec le bétail.
Pour TT Namgail, il y a de moins en moins d’animaux sauvages dans son village comparé à son enfance. En cause : la chasse pratiquée il y a longtemps par des indiens, mais aussi le tourisme de masse.
« Il y avait beaucoup d’oiseaux auparavant, mais maintenant il y a beaucoup de dérangements liés aux touristes qui campent près des lacs connus tels le lac Tsomoriri et le lac Pangong. C’est désormais difficile pour ces animaux sauvages de trouver leur place », explique-t-il.
Le développement d’une forme écotourisme illustre bien cette ambivalence. Dans les villages, les habitants proposent désormais des homestays et accueillent des voyageurs. Peu à peu, les mentalités évoluent : les pertes de bétail sont davantage acceptées, et les panthères des neiges ou les loups du Tibet ne sont plus systématiquement traqués, car leur présence devient une source de revenus pour ceux qui viennent les observer.

TT Namgail – Crédit : Lionel Prado
Redéfinir notre approche au sauvage
Plus touristique qu’aventureux, le voyage semble avoir perdu, à notre époque, une part de sa définition. Il devient souvent une simple échappée du quotidien, sans véritable immersion dans les territoires traversés. L’expression « j’ai fait ce pays », que l’on entend fréquemment, en dit long sur notre manière contemporaine de voyager — et il en va de même pour les rencontres animales.
Réaliser que mes travaux photographiques pouvaient nourrir un imaginaire touristique, en suscitant l’envie de voyager vers des lieux dits sauvages et préservés, m’a profondément questionné. Peu à peu, j’ai senti s’installer un décalage avec l’essence que je voulais transmettre.
L’émergence et la puissance des réseaux sociaux accentuent ces questionnements. La circulation massive et rapide de l’information peut exposer, voire mettre en danger, des territoires fragiles et encore sauvages. Cette prise de conscience m’a rendu plus prudent, à l’image des animaux discrets que je peux suivre.
« Si tu es bon, personne n’est mauvais », m’a dit TT Namgail.

Nuit sur l’Himalaya – Crédit : Lionel Prado
En Scandinavie, où j’ai établi mon camp de base et où je voyage régulièrement en van depuis l’après-Covid — sur un territoire que j’ai appris à connaître et que je découvre toujours, j’ai fait le choix de mener mes explorations dans la discrétion.
Je travaille presque dans le secret, attentif à l’impact que mes images et mes récits peuvent avoir. Je fais attention aux informations que je partage, ainsi qu’aux lieux sensibles. J’ai une approche intime de la nature, je voue beaucoup de respect à tout ce que la nature m’a confié pendant mes errances dans le sauvage.
Face à l’instantanéité de l’information et à la défiance que m’inspire le monde actuel, je préfère le silence, le temps long et la retenue.
Vivre les expériences dans l’intime, les moments sur le terrain sont un rituel que je considère thérapeutique. Pour soutenir Incarnation, il y a une campagne de financement participatif.
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