Astre symbolique aux diverses significations culturelles, mais aussi sujet d’exploration et de progrès scientifique, la Lune devient aujourd’hui un territoire vulnérable. Au cœur d’une nouvelle course spatiale internationale marquée par la multiplication des missions, des projets d’exploitation des ressources et même du tourisme, elle s’apprête à accueillir une activité croissante. Plutôt qu’un espace à conquérir, la Lune s’impose peu à peu comme un patrimoine à protéger.
Un satellite terrestre convoité
Depuis les premiers pas historiques de Neil Armstrong et Buzz Aldrin en 1969, la Lune a recueilli de multiples vestiges de l’existence humaine hors de la Terre, un héritage matériel rare, témoin des exploits de l’ère Apollo et des premières explorations robotisées. Mais ces traces, laissées dans un environnement quasiment intact depuis plus d’un demi-siècle, sont aujourd’hui menacées.
Début 2025, le World Monuments Fund (WMF), une organisation internationale de protection du patrimoine, a choisi pour la première fois d’ajouter la Lune à son “World Monuments Watch”, une liste biennale des sites culturels en péril. Cet évènement inédit reflète à la fois l’intérêt croissant pour les missions lunaires et le risque réel de dégradation de ces sites, par l’intensification des activités humaines.
Selon des chercheurs impliqués dans cette initiative, plus de 90 sites liés aux missions lunaires historiques sont menacés, notamment le célèbre Tranquility Base, point de contact des premiers astronautes.

L’empreinte de pas de Buzz Aldrin – Crédit : NASA
Une ruée vers l’espace aux impacts irréversibles
On assiste à l’émergence d’une véritable économie lunaire, structurée entre logique industrielle, fondée sur l’exploitation des ressources locales ; logistique, marquée par la multiplication des lancements et l’organisation progressive d’un transport régulier entre la Terre et la Lune ; et commerciale, portée par l’essor des missions privées, les partenariats avec les agences publiques et l’apparition d’un marché spatial en pleine expansion.
Chaque alunissage soulève du régolithe, une poussière fine et abrasive, se dispersant sur plusieurs kilomètres et pouvant endommager les équipements et effacer des traces historiques.
Contrairement à la Terre, la Lune ne dispose d’aucun mécanisme naturel de régénération : en l’absence d’atmosphère ou d’érosion, toute modification de sa surface est quasi permanente, rendant cet environnement particulièrement vulnérable à la multiplication des missions.
Comme le rappelle Thomas Pesquet avec ironie : « si l’humanité vient à disparaître, il ne restera rien de notre passage sur terre. Les seules traces de l’humanité se trouveront sur la lune, ça sera le seul marqueur de notre civilisation ».
Avec le programme Artemis, la conquête lunaire change d’échelle. Le 2 avril 2026, la mission Artemis II envoie des astronautes en orbite autour de la Lune pour la première fois depuis plus de cinquante ans. Un évènement qui marque le retour des vols habités autour de la Lune. Le but de cette mission est « de tester le fonctionnement des systèmes du vaisseau dans l’environnement spatial lointain », et préparer une présence humaine durable, notamment au pôle Sud, avec de futures infrastructures en orbite et à la surface.

6 avril 2026 – Avant de se coucher, au cinquième jour de vol, l’équipage d’Artemis II a pris une dernière photo de la Lune, qui se rapprochait par le hublot du vaisseau Orion. Ce moment a marqué le point où la gravité lunaire a exercé une attraction plus forte sur le vaisseau que la gravité terrestre. Christina Koch, spécialiste de mission d’Artemis II, a déclaré : « Nous sommes maintenant en train de tomber sur la Lune au lieu de nous éloigner de la Terre. C’est une étape extraordinaire ! »
Derrière l’exploit technique, les enjeux sont considérables : coûts colossaux, incertitudes technologiques et risques croissants pour un environnement jusqu’ici intact. La multiplication des alunissages pourrait altérer des sites historiques et transformer durablement un milieu jusqu’ici préservé.
La Lune attire également pour ses ressources. Les recherches se concentrent notamment sur la présence de glace d’eau dans les régions polaires, ressource essentielle pouvant être convertie en eau potable, en oxygène ou en carburant. Le régolithe, le sol lunaire, pourrait également être utilisé pour produire des matériaux de construction sur place.

6 avril 2026 – Sur cette image de la Lune, prise par l’équipage d’Artemis, le bassin Orientale est visible au centre. On y distingue une tache noire de lave ancienne, vestige d’une éruption survenue il y a des milliards d’années. Ce cratère d’impact de 965 kilomètres de diamètre se situe à la transition entre les faces visible et cachée, parfois partiellement visible depuis la Terre. Le petit cratère brillant à sa gauche est Byrgius, dont les rayons s’étendent sur 400 kilomètres depuis son bassin.
Un traité de l’espace insuffisant
Reconnaître la Lune comme site à surveiller relève davantage d’un signal politique que d’une protection juridique effective. En l’absence de cadre légal international contraignant, aucune institution terrestre ne peut réellement assurer la protection des sites lunaires.
Le traité de l’Espace de 1967 interdit formellement l’appropriation nationale d’un corps céleste, mais ne contient aucune disposition sur la préservation du patrimoine spatial comme celui laissé par les missions humaines.

Coucher de Terre capturé par le hublot du vaisseau spatial Orion à 18h41 EDT, le 6 avril 2026, lors du survol de la Lune par l’équipage d’Artemis II.
De plus, si le sol lunaire reste commun, les matériaux extraits pourraient devenir la propriété de l’opérateur. Plus de 400 missions lunaires sont prévues dans la prochaine décennie, ce qui pourrait transformer la Lune en terrain d’activité industrielle, avec l’exploitation des ressources locales susceptible de transformer son environnement.
La Lune devient également un terrain de rivalités entre grandes puissances. Aux côtés d’acteurs privés comme SpaceX (Elon Musk) et Blue Origin (Jeff Bezos), le programme Artemis, porté par la NASA, illustre la volonté des États-Unis de s’y installer durablement, tandis que la Chine développe ses propres ambitions.
Dans un cadre juridique flou, défini par le traité de l’Espace, l’accès aux ressources lunaires pourrait accentuer les tensions, incitant à la coopération internationale.
S’informer avec des médias indépendants et libres est une garantie nécessaire à une société démocratique. Nous vous offrons au quotidien des articles en accès libre car nous estimons que l’information doit être gratuite à tou.te.s. Si vous souhaitez nous soutenir, la vente de nos livres financent notre liberté.