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Au Svalbard, lieu qui se réchauffe le plus vite au monde, « on a l’impression de perdre le contrôle »

« Au Svalbard, on a cette impression profonde qu'il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. On sent que la nature s'énerve, qu'elle n’est plus du tout équilibrée et part dans tous les sens. »

Le Svalbard est l'endroit qui se réchauffe le plus vite au monde. Sur Terre, les températures ont augmenté en moyenne de +1,6°C depuis l'ère préindustrielle (1850). Mais au Svalbard, ils ont gagné 8°C depuis seulement 1980 ! Cela entraîne un cortège de catastrophes naturelles et fait de ce territoire un cobaye du dérèglement climatique.

Le Svalbard, un réchauffement hors-norme

Situé à 800 km du pôle Nord en mer du Groenland, dans l’océan Arctique, le Svalbard est un archipel norvégien autonome et démilitarisé. Pour la dizaine d’habitants sur l’île aux Ours et près de 3 000 habitants de Spitzberg, ce « monde de Narnia » est un paradis blanc, ainsi que nous en témoigne la glaciologue Heïdi Sevestre, qui y réside depuis 2008.

Hélas, le Svalbard subit de plein fouet les impacts du réchauffement climatique, avec des augmentations record d’année en année. La fonte de la glace, accélérée par les températures plus chaudes, limite le renvoi des rayons du soleil (l’effet albédo) et accélère encore plus le réchauffement, un véritable cercle vicieux. Le courant marin issu du Gulf Stream, lui-même de plus en plus chaud, accentue le phénomène.

« C’est vraiment l’hiver où l’on a la plus forte hausse de température et c’est ultra-perturbant parce que toute notre vie quotidienne, tout notre paysage, tout ce que l’on fait est dépendant de la cryosphère et connecté à ces glaces. Le sol est gelé, on a de la banquise pendant l’hiver, des glaciers partout. Notre eau provient de la fonte de la neige », détaille Heïdi Sevestre dans notre livre-journal EAU.

Heidi au Groenland

Les glaciers de l’archipel norvégien fondent de plus en plus vite, sans réussir à se régénérer. En 2024, ils ont perdu 1 % de leur masse totale en seulement six semaines estivales particulièrement chaudes. Désormais, la glace recouvre à peine 53% du territoire, contre 60% il y a 10 ans. Et les glissements de terrain sont de plus en plus fréquents.

« C’est terrible de voir des glaciers que je connais par cœur se retirer à ce point. Beaucoup de glaciers arrivaient jusqu’au niveau de la mer, et se jetaient dans l’océan, mais maintenant, ils se retirent sur terre et ne sont plus connectés à l’océan du tout, c’est un changement de paysage impressionnant », témoigne Heïdi Sevestre dans notre livre-journal EAU.

Les transformations sont tellement rapides qu’elles sont visibles d’une année à l’autre, ainsi que le confirme le réalisateur Pierre Dugowson qui a réalisé deux films là-bas, l’un en 2022 et l’autre en 2024 nommé « Glaciers d’Arctique, État des Lieux ».

« En 2023, l’accélération de la fonte a dépassé toutes les projections scientifiques de l’époque, d’où la nécessité d’un nouveau film. Heïdi m’a appelé depuis un glacier du Svalbard pour me montrer en direct l’état de la surface du glacier, il y avait carrément des rivières, c’était terrible. Et quand j’y suis retourné un an après, c’était encore pire : on avait des rivières, en plein septembre, qui étaient à ciel ouvert au lieu d’être souterraines. C’était très impressionnant », se remémore Pierre Dugowson pour La Relève et La Peste

Heidi devant un glacier du Svalbard – Crédit : Capture du film « Glaciers d’Arctique, État des Lieux » de Pierre Dugowson

Un cobaye du dérèglement climatique

Le Svalbard étant à la base un désert arctique, il a normalement très peu de précipitations, avec air très sec. Mais un degré d’augmentation de température entraîne 7% de plus d’humidité dans l’air. Résultat, le Svalbard n’a jamais eu autant de précipitations : « des quantités de neige mais aussi de pluie jamais vues auparavant », précise la glaciologue.

Cette hausse des précipitations aggrave le risque d’avalanches, ainsi qu’en 2015 et 2017, où elles ont frappé en pleine ville pour la première fois. Des gens ont été pris au piège dans leur maison, et plusieurs personnes en sont mortes.

« Tout change, on a l’impression de perdre le contrôle, tant les glaces réagissent au changement climatique.  Surtout, on a des extrêmes météorologiques de plus en plus forts avec des vents à 160 km/h heure. Une fois, les vents étaient si violents que je ne pouvais plus parcourir les 300 mètres entre mon appartement et l’université, on n’avait plus le droit de sortir », raconte Heïdi Sevestre pour La Relève et La Peste.

La mission Sentinelles du Climat, exclusivement féminine

Les glaciers sont de très bonnes sentinelles du climat car pour chaque kilo de CO2 émis, environ 16 kilos de glace fondent. Au-delà de l’impact direct sur ses habitants, le Svalbard devient ainsi un véritable cobaye planétaire face au réchauffement climatique.

« Le Svalbard est un symbole pour l’ensemble de la planète, il préfigure ce qu’il peut nous arriver en terme de dérèglement climatique », explique Pierre Dugowson pour La Relève et La Peste. « Les conséquences directes me préoccupent toutes : perte de l’albédo avec le pole nord, élévation du niveau de la mer, pollution, virus et méthane qui se libèrent par la fonte du permafrost, etc. »

En 2016, la bactérie de l’anthrax a été libérée par le dégel du permafrost en Sibérie et a contaminé une population locale, causant la mort de 2500 rennes, d’un garçon de 12 ans et rendant malades des dizaines d’autres personnes. « Ce sujet est donc pris très au sérieux, même si une grande partie de ces virus, microbes et bactéries ne sont pas adaptés à l’homme », rassure Heïdi Sevestre.

Un glacier du Svalbard

« Au Svalbard, on a cette impression profonde qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. On sent que la nature s’énerve, qu’elle n’est plus du tout équilibrée et part dans tous les sens. Cela rend notre travail et notre vie quotidienne groenlandaise de plus en plus dangereux. De la même façon que la pratique de l’alpinisme dans les glaciers européens est de plus en plus difficile et dangereuse », précise Heïdi.

Au Svalbard, les habitants ressentent profondément dans leur chair à quel point tout est lié, à l’image de la jeune étudiante Francesca qui va se baigner dans la banquise pour protester contre l’exploitation minière dans les fonds marins, dans le film « Glaciers d’Arctique, état des lieux ».

« C’est toujours très abstrait quand cela se passe de façon très lointaine alors que les conséquences sont directes sur nous. C’est ce que je voulais montrer, sans gadget ni surenchère », précise Pierre qui est parti seul pour minimiser l’empreinte carbone du tournage. « Tout est relié, récemment on a dépassé la 7ème limite planétaire, il est important de penser les écosystèmes dans leur ensemble. »

Espérons que le reste du monde entende le cri du cœur du Svalbard.

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Laurie Debove

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