Fascisme vs antifascisme, extrême droite vs extrême gauche… Depuis la mort du jeune identitaire à Lyon, une bataille culturelle depuis longtemps en action apparaît au devant de la scène : toutes les opinions se valent-elles ? Si autrefois on plaçait un “cordon sanitaire” entre l’idéologie de l’extrême droite et l’arc républicain, le RN poursuit sa dédiabolisation avec la complicité des médias dominants.
Arié Alimi est avocat et vice-président de la Ligue des Droits de l’Homme. Il travaille depuis plus de 20 ans sur les questions de violences d’État, et est particulièrement attentif à la montée en puissance de l’extrême droite et sa banalisation. D’origine juive, il dénonce régulièrement les tactiques du RN qui se pose aujourd’hui comme défenseur de cette communauté alors que ce parti a été fondé par des Waffen SS, et s’est bâti sur la xénophobie et le racisme.
La Relève et La Peste s’est entretenu avec lui pour éclairer la situation de confusion qui règne aujourd’hui dans l’espace politico-médiatique. Qui décide de ce qui est tolérable ou non, pourquoi ?
LR&LP : Depuis l’affaire Deranque, on voit dans toute la classe politique une volonté d’inversion de la violence vers la gauche, notamment en pointant du doigt La France Insoumise, est-ce une volonté de l’Etat ?
Arié Alimi : Je ne suis pas sûr que ce soit l’État à proprement parler. Emmanuel Macron reste sur la même stratégie politique et sémantique depuis le début de ses mandats : aligner les extrêmes. Ce qu’il dit c’est “vous, les extrêmes, nettoyez dans vos rangs […] La république n’est pas compatible avec la violence politique”.
Il veut en ce sens se placer comme un souverain mesuré et rassurant : “Moi ou le chaos.” Récemment, LFI a été classé “officiellement” à l’extrême gauche par le Conseil d’État, une poursuite de ce processus de volonté d’équivalence des extrêmes.
Ce sont l’extrême droite et la droite qui oeuvrent quotidiennement à renvoyer la charge de la violence sur la gauche, eux qui ont tout à y gagner.
LR&LP : On a le sentiment qu’ils ont déjà réussi, comment et pourquoi ?
Arié Alimi : Ils jouent sur les peurs, comme ils l’ont toujours fait. Sur la question de l’antisémitisme par exemple, ils ont réussi leur coup : la charge de l’antisémitisme a été déplacée sur la France Insoumise. Et là, ils font la même chose avec la violence, et à chaque fois ils y arrivent…
Évidemment, les médias jouent un rôle central dans ce récit. C’est une bataille culturelle qui donne lieu à une bataille politique, et elle se mène à travers les médias qui sont les fenêtres de l’opinion. Les chaînes d’info en continu notamment sont les plus consommées, même si les réseaux sociaux les concurrencent.
LR&LP : Alexis Lévrier, historien des médias alertait déjà pendant la présidentielle de 2022 sur la concentration des médias en France « Jamais dans l’histoire de l’Hexagone une poignée de milliardaires n’a eu une emprise aussi forte sur les chaînes de télévision, radio, journaux et magazines et ce en pleine campagne présidentielle ». Ce phénomène semble s’amplifier de plus en plus ?
C’est tout à fait vrai. On constate aujourd’hui un phénomène de concentration réactionnaire, c’est-à-dire les grands groupes qui ne sont pas uniquement capitalistiques comme le groupe Bolloréen, mais qui ont aussi une vocation politique : servir les intérêts de l’extrême droite.
Ces grands groupes achètent tous les acteurs culturels : cinéma, édition, télévision… avec pour objectif de transformer les cerveaux et de normaliser des idées d’extrême droite qui étaient autrefois stigmatisées.
LR&LP : Comment et pourquoi les chaînes comme BFM conservent-elles le monopole de l’audimat alors même que leurs intervenants sont très souvent des éditorialistes davantage que des spécialistes ?
Au sein du cercle fermé des chaînes d’info en continu, la concurrence est rude. Il y a une logique capitaliste de l’audimat. Quand BFM voit que CNEWS leur passe devant comme 1ère chaîne d’information continue – voire même qu’ils sont dépassés par LCI depuis peu – ils doivent réagir rapidement pour ne pas perdre leur place, ni leur pouvoir.
Aujourd’hui, ce qui remonte l’audimat facilement à moindre coût, c’est ce qu’on appelle “l’opinion”. L’appareil des chaînes d’information a la particularité d’inviter des gens qui inventent une réalité fantasmée, quitte à mentir ou manipuler.
Le trumpisme et son mépris de la vérité fait des émules dans le monde entier, et la France en est malheureusement très impactée.
LR&LP : Quelles sont les conséquences concrètes de cette uniformisation sur les esprits ?
Le confusionnisme. Le renversement de toutes les catégories idéologiques que nous pensions très claires, l’effacement des frontières morales. Une normalisation toujours plus grande de la parole d’extrême droite malgré ces valeurs antirépublicaines, racistes et xénophobes.
Elle est aujourd’hui mise au même plan que la parole de gauche par ce nouvel ordre moral qui décrète qu’à partir du moment où ce sont des paroles politiques, elle se valent.
LR&LP : Comment cet alignement de la parole de l’extrême droite avec toutes les autres influence-t-elle la vision collective des violences (étatiques, policières, politiques) ?
De la même manière qu’on aligne les paroles politiques, on aligne les violences. On dit “si les antifascistes tuent, alors ce sont des fascistes” ; on verse dans le sophisme à ce stade.
Le moment politique de la mort de ce jeune à Lyon a été totalement instrumentalisé par l’extrême droite et par une grande partie de la droite pour attribuer la violence politique à l’extrême gauche.
Comme si le fascisme ne tuait pas, comme si le débordement violent d’un groupe indépendant marqué à l’extrême gauche effaçait des années de meurtres ou d’agressions par des groupes fascisants. Le but de l’extrême droite est toujours la confusion, déplacer la charge de la violence sur les autres.
LR&LP : Dans le cadre de la mort du jeune identitaire Quentin Deranque, on a désigné La Jeune Garde comme “représentante” de l’antifascisme”, en quoi est-ce dangereux ?
L’antifascisme n’est pas une identité d’un seul groupe militant. La Jeune Garde n’a pas le monopole de l’antifascisme. C’est profondément réducteur et malhonnête de faire comme si, par ses actions, elle incrimine toute personne se réclamant de l’antifascisme.
L’antifascisme est un corpus de valeurs et de principes qui vise à soutenir la démocratie, l’Etat de droit, la lutte contre l’arbitraire. Et évidemment, protéger ses valeurs annexes à savoir l’égalité, la liberté et la fraternité.
L’antifascime n’est pas un groupe de gens, encore moins une modalité de violence. Aujourd’hui, on a créé une identité tribale de l’antifascisme qui permet une bascule : un antifasciste devient un violent par essence, alors que l’antifascisme existe précisément pour résister à la violence du fascisme. L’antifascisme n’a jamais existé sans le fascisme, cela semble évident.
LR&LP : Comment reconnaît-on le fascisme ?
Le fascisme a été défini par un certain nombre d’intellectuels, notamment Umberto Eco qui se questionnait précisément à « reconnaître le fascisme ». Il ne l’a pas défini, mais il a trouvé les symptômes, des marques irréfutables du fascisme à des moments donnés.
Le fascisme est une pluralité de choses : c’est d’abord une expression gouvernementale, une expression du pouvoir. Elle implique une concentration du pouvoir (par une seule personne en général, un dictateur ou un despote) qui peut donc s’exprimer sans limite, dans l’abus total.
Ce pouvoir emporte avec lui l’essentialisation de minorités désignées comme responsables de maux sociétaux. Il implique l’absence d’égalité, puisqu’une minorité concentre ce pouvoir.
Il donne les clés à un petit groupe d’individus de décisions aussi fondamentales que l’absence de liberté de certaines catégories de population et d’une destruction des contre-pouvoirs (institutions, médias…). C’est ça, le fascisme.
LR&LP : Alors, qu’est ce que l’antifascisme ?
Être antifasciste, c’est être en lutte. C’est un processus. Un processus qui n’existe que parce que le fascisme existe, parce qu’il est né historiquement. L’antifascisme, ce n’est pas la démocratie. C’est un mouvement personnel et collectif qui consiste à exprimer un ensemble de dispositifs de lutte en faveur de la démocratie.
On pourrait faire l’analogie suivante : la médecine, ce n’est pas la vie. C’est l’ensemble des dispositifs créés pour maintenir la vie. La médecine est créée car les maladies, les pathologies existent. L’antifascisme est un dispositif combatif et résistant contre la pathologie qu’est fascisme.
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