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A lui seul, l’ingénieur « Humphrey Bradley a asséché un bon quart de l’Europe »

D'un point de vue bio-historique, la destruction des zones humides se résume à l'affrontement entre une civilisation capitaliste, basée sur la culture de céréales, et un modèle alternatif, sans propriété foncière, fondé sur des alliances avec de multiples espèces.

Nous avons asséché les zones humides et maltraité nos rivières en les corsetant dans des canaux et les coupant de leurs plaines alluviales. En cause : un héritage historique fondé sur la recherche du profit en asséchant les territoires.

« Personne ne sait pourquoi les rivières dessinent des méandres. S’agit-il de l’inertie de la Terre qui tourne, de la géologie des terrains, de l’instabilité des écoulements fluides ? La science n’en sait encore trop rien. Mais c’est un fait : l’eau ne coule pas droit. Elle serpente, louvoie, formant marais et plaines alluviales. Pourtant l’être humain, au mépris des lois physiques, s’ingénie à la faire aller en ligne droite.

Là encore, l’histoire est ancienne. Elle commence avec un homme qui à lui seul assécha un bon quart de l’Europe : Humphrey Bradley (1584 – 1639). Cet ingénieur est né en-dessous du niveau de la mer, dans les bien nommés Pays-Bas, si bas que les habitants ont dû les arracher aux eaux avec force pompes et canaux. Bradley était à bonne école pour devenir hydraulicien, spécialisé dans l’assèchement.

Sa société, véritable multinationale avant l’heure, regroupa des capitaux de toute l’Europe et signa de juteux contrats publics avec Henri IV, mais aussi la couronne britannique et la monarchie prussienne, pour canaliser les cours d’eau et ainsi assécher les plaines inondables. Le deal : la compagnie et ses actionnaires s’accaparaient la moitié des terres ainsi « gagnées ». L’asséchement générait du liquide…

Seul hic : les marais ainsi détruits étaient habités. Plus que cela, ils formaient pour des milliers de personnes des communs, des zones non soumises à l’emprise des seigneurs où chacun était libre de profiter des ressources offertes par la vie aquatique : poisson ou gibier, roseaux ou osier de saule, prés où faire paître gratuitement les bêtes… Ceux qui vivaient là à l’année échappaient au servage. Les autres, paysans ou citadins, venaient y chercher de quoi améliorer leur ordinaire. Leur ôter les zones humides, c’était supprimer leurs moyens de subsistance.

Il y eut des révoltes, mais la lutte était inégale face aux armées du roi appuyant l’entreprise. La seule à pouvoir tenir tête, c’était l’eau. Dans quelques régions comme le Poitou, sa force imposa des limites à l’expansion des dessiccateurs. Ces zones furent donc scindées en deux : d’un côté le « marais sec », transformé en champ, de l’autre les « marais mouillés », libres comme de l’eau, où les riverains se réfugièrent, puisant dans la nature de quoi vivre sans rendre de comptes.

Comme les habitants des marais mouillées représentaient autant de main-d’œuvre en moins, l’État tenta de les en extirper à grand renfort d’endoctrinement. On insinua que les zones humides, ou « paluds » (d’où vient le terme paludisme), étaient insalubres, dangereuses. L’image leur colle encore à la peau, bien que les chiffres démentent cette propagande : des registres paroissiaux indiquent que dans les zones humides, la densité de population humaine était supérieure à celle des terrains asséchés. Et rien que grâce au poisson, une zone humide rapportait à ses habitants cinq fois plus que la même superficie de terre cultivée.

D’un point de vue bio-historique, la destruction des zones humides se résume à l’affrontement entre une civilisation capitaliste, basée sur la culture de céréales, et un modèle alternatif, sans propriété foncière, fondé sur des alliances avec de multiples espèces. »

Si vous voulez en savoir plus sur l’histoire de l’eau en France, retrouvez le chapitre du biophysicien Bill François dans son intégralité dans notre livre-journal EAU.

En photo couverture : Étang de Montady, asséché depuis le Moyen Âge

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