Pas de banderole, pas de mégaphone, pas de slogan. Juste une banane remplie de compresses et deux paires de gants sur chaque main. Biscotte est street medic. Le contexte actuel est tendu, plusieurs soigneurs ont été pris pour cibles par les forces de l’ordre.
Biscotte est nerveux. La semaine dernière, place de la Bastille, avait lieu l’acte IV des étudiants. « C’était des gamins qui faisaient la fête, et on s’est tous fait gazer gratuitement », raconte-t-il pour La Relève et La Peste. Aujourd’hui, 24 octobre, c’est l’acte V. Il redoute la même fin. Alors il est venu équipé.
À la taille, il porte une banane : son kit de survie. « J’ai tout l’essentiel pour les premiers secours en manif : du sérum physiologique, des compresses, tout ce qui sert à arrêter les hémorragies, le gel hydroalcoolique, les gants. » Les gants, il en a deux sur chaque main en cas d’hémorragie. Dans le sac, c’est sa réserve.
Un street medic est un manifestant bénévole formé aux premiers secours. Il n’a ni uniforme officiel, ni mandat, seulement une formation et l’envie d’être là quand ça dérape. En ce moment, c’est souvent le cas, y compris pour eux, secouristes de la rue.

Deux street medic à Paris – Crédit : Axel Guerillot
Un climat de répression
Le 17 octobre, place de la République, en marge de la manifestation contre la vie chère, un street medic encaisse un coup de matraque, s’effondre et perd connaissance après avoir été percuté par un policier. La vidéo de la scène dépasse les cinq millions de vues.
Les bras écartés pour montrer qu’il n’est pas menaçant, il avait pourtant répété qu’il était street medic. Sur les réseaux, la rumeur s’emballe : l’homme serait mort, et la confusion s’installe. Il a fallu qu’il se manifeste pour démentir. Il s’appelle Antoine, il a 26 ans, et il est bien vivant.
Malo, un autre street medic, n’a pas été surpris. « J’ai l’impression que les tensions des forces de l’ordre envers les medics en manifestation sont de retour. Pendant quelque temps, cette situation avait un peu disparu. Mais force est de constater que depuis le début de la mobilisation lycéenne, de nombreuses violences sur les medics ont été recensées. »
Même l’entrée en manifestation a changé. « On essaie de cacher les masques, le sérum. » Le fait de soigner autrui est vu comme de la résistance.
La répression est parfois judiciaire. A Rouen, un jeune street medic a été interpellé et placé en garde-à-vue alors qu’il tentait d’aider des personnes violentées par une milice néonazie. Pour dénoncer cette injustice, il a décidé de porter plainte mardi contre les militants identitaires pour violences commises en réunion.
A Strasbourg, le Parquet a ouvert une enquête pour « violence par personne dépositaire de l’autorité publique » suite à une vidéo montrant des manifestants et street medics matraqués par des policiers. L’un des secouristes a porté plainte.
Au Mans, un street medic a également reçu des coups de matraques de la part de policiers. “Celui qui m’a matraqué avait de la haine dans les yeux”, a-t-il témoigné pour Actu.fr.

A Bayonne, manifestants et street medic se font gazer – Crédit : Guillaume Cazenave-Lacrouts / Nomadak
Le rôle des streets medics
Pourtant, les streets medics sont là pour soigner. Pendant l’acte V, place de l’Hôtel de Ville, la manifestation s’étire sur plusieurs kilomètres. Biscotte se balade, fait du repérage. Il scrute les visages, traque la détresse psychologique ou physique, prévient les malaises.
Il repère des collègues. « On va changer de trottoir, pour qu’il y ait des medics partout sur la manif. » Il imagine déjà les terrasses de café comme infirmerie de fortune.
Les pétarades débutent, entre slogans et explosions. « L’idée est de se mettre en évidence pour les premières lignes qui sont dans les gaz. » Biscotte enfile son casque, ses gants et attrape du sérum-phy. Sa règle d’or tient en une phrase : « Un bon secouriste est un secouriste vivant. » Malo confirme : « On sait qu’on peut être cible de violences policières, on évite de prendre plus de risques que nécessaire. »
Malgré cette règle, Malo ne s’en cache pas : la peur est là. « Il y en a pour tout le monde ou presque, malheureusement aussi chez les medics, puisque l’arsenal répressif de la police a aussi pour but de faire peur et d’éviter les mouvements contestataires. Être souvent en première ligne, ça nous expose à voir des blessures graves, des scènes qui ne sont pas moralement défendables et qui restent en tête, même après la manif. »
Biscotte connaît la liste par cœur. « On a un peu tous les grands types de blessures, puisque leurs armes procurent tous les types de blessures. » Contusions et hématomes sous les coups de matraque, plaies ouvertes à la tête, brûlures des palets de lacrymo, entorses, fractures, etc.
Puis surtout, la séquelle dont personne ne parle : « Ce qu’on sous-estime beaucoup, ce sont les traumatismes psychologiques profonds que la répression entraîne. A la Bastille, le déferlement de violence continue pendant deux heures, c’est ce qui m’a le plus traumatisé. »

A Bayonne, un street medic soigne un manifestant qui a reçu du gaz lacrymogène – Crédit : Guillaume Cazenave-Lacrouts / Nomadak
Prêt à tout pour aider
Sur le trottoir, des blessés. Un peu plus loin, une journaliste est à terre. Les secouristes forment une muraille humaine pour la protéger des regards et lui laisser du souffle. Dans sa jambe, un objet planté : un clou, un éclat de verre ou de grenade, personne ne sait.
« Quand il y a un corps étranger, on ne le retire jamais. Si tu plantes un couteau dans une bouteille d’eau et que tu ne le ressors pas, ça ne fuit pas. Si tu le sors, elle se vide en deux secondes. » Ils bandent autour pour qu’il ne bouge pas.

Deux street medics s’occupent de la journaliste blessée – Crédit : Axel Guerillot
Puis une équipe l’escorte hors de la manif, car les pompiers n’auraient jamais pu traverser un cortège aussi long. Biscotte lui refait son lacet. Il reste jusqu’à leur arrivée, la soigne, lui parle sans cesse pour l’empêcher de perdre conscience. Sur les épaules de la journaliste, une couverture de survie. « Le street-medic, c’est aussi anticiper les situations à risque, gagner quelques secondes. » Lorsque les pompiers arrivent, la mission de Biscotte prend fin.
Malo, lui, sait ce que coûte cette présence. « En tant que medic, j’ai eu pas mal de chance par rapport à d’autres collègues. J’ai été gazé, des grenades de désencerclement ont été lancées volontairement près de moi ou de mes camarades alors qu’on était isolés. Se faire viser par des LBD, puisqu’on passe près des policiers, ou encore éviter quelques coups de matraque, que ce soit lors de charges ou non.

Deux street medics font un point avec un photographe à Bayonne, le 24/10/2026 – Crédit : Guillaume Cazenave-Lacrouts / Nomadak
Être medic, ça ne nous empêche pas d’être ciblé. D’autant plus qu’ils ont appris récemment que si les medics restent, ça sert à faire tenir la lutte. C’est un des nombreux points qui font que les manifestants non habitués aux violences policières et au gaz reviennent plus facilement en manifestation. »
Quand Biscotte repart, des passants lui sourient et le remercient. « Cela fait chaud au cœur, même si on n’est pas là pour ça. On ne cherche pas une reconnaissance, mais elle fait quand même du bien. On fait ça par altruisme, parce qu’on trouve ça juste. Au moins, on se dit qu’on n’est pas inutiles. »