Le 18 novembre prochain, à l’Hôtel Drouot, à Paris, sera mis aux enchères l’un des plus importants squelettes de dinosaures découverts en France : Dubreuillosaurus valesdunensis, un carnivore vieux de 167 millions d’années. Dans cette tribune pour La Relève et La Peste, les scientifiques alertent : « les dinosaures ne sont pas des œuvres d’art ».
« Unique représentant connu de son genre, ce fossile exceptionnel risque de disparaître dans une collection privée, hors de portée des chercheurs et du grand public. La vente est légale. La perte, elle, pourrait être irréversible.
L’histoire de ce dinosaure est pourtant celle d’une collaboration exemplaire. Découvert en 1994 à Conteville, en Normandie, par André Dubreuil, alors maire de la commune, le squelette a fait l’objet de plusieurs campagnes de fouilles financées par le Muséum national d’Histoire naturelle (MNHN) entre 1999 et 2001.
Sa préparation a nécessité des centaines d’heures de travail des équipes du MNHN et du CNRS. Ces recherches ont abouti, en 2005, à la description d’un nouveau genre de dinosaure, baptisé Dubreuillosaurus en hommage à son découvreur.

Campagne de fouilles à Conteville en 1999 par les équipes du MNHN et du CNRS © Ronan Allain
Déposé au MNHN, puis exposé au Paléospace de Villers-sur-Mer à partir de 2014, ce fossile a contribué à la recherche et à la transmission des connaissances auprès du public. Pourtant, aucun don officiel n’ayant été formalisé, son avenir dépend aujourd’hui des décisions de ses propriétaires.
Après le décès d’André Dubreuil, fin 2024, ses héritiers ont pu récupérer le spécimen et décider de sa mise en vente. Comment un tel trésor peut-il être abandonné aux seules lois du marché ?
En France, les fossiles ne bénéficient pas d’une protection patrimoniale comparable à celle des vestiges archéologiques. Leur propriété relève, en règle générale, du propriétaire du terrain où ils ont été découverts. Un squelette scientifiquement irremplaçable peut ainsi être vendu au plus offrant, sans que les institutions publiques disposent des moyens juridiques pour le conserver.

Reconstitution de Dubreuillosaurus © Michel Fontaine
Or Dubreuillosaurus est bien davantage qu’un objet de collection. Son crâne, parmi les plus complets connus chez les dinosaures théropodes en France et en Europe, constitue une référence majeure pour comprendre l’évolution de ces animaux.
Il est surtout l’holotype de son espèce : le spécimen de référence auquel les scientifiques du monde entier doivent pouvoir accéder pour identifier et comparer les fossiles apparentés.
Il constitue également l’un des rares témoins encore conservés des dinosaures qui peuplaient la Normandie il y a environ 167 millions d’années, les autres spécimens connus ayant été détruits lors des bombardements alliés du Débarquement, à l’été 1944.

Le dentaire (os de la mâchoire inférieure) du Dubreuillosaurus valesdunensis au moment de sa découverte en 1998, dans le Calcaire de Caen, de la Carrière de Conteville © Philippe Richir
Si Dubreuillosaurus disparaît dans une collection privée, son étude pourrait devenir impossible et son existence scientifique même sera compromise. C’est une part irremplaçable de notre connaissance du passé qui serait perdue, au détriment des chercheurs, des musées et des générations futures. Avec un prix susceptible d’atteindre plusieurs centaines de milliers d’euros, son acquisition paraît hors de portée de la plupart des institutions publiques.
Nous appelons donc les pouvoirs publics à se mobiliser sans délai pour empêcher cette perte et assurer la conservation de Dubreuillosaurus dans une collection publique, accessible aux chercheurs comme aux citoyens. Un fossile d’une telle importance ne devrait pas être traité comme une simple marchandise, mais reconnu et protégé à la hauteur de sa valeur scientifique et patrimoniale.
Au-delà de cette vente, une réforme législative s’impose. La France doit pouvoir protéger ses fossiles les plus exceptionnels et prévenir leur dispersion, sans décourager les découvertes ni fragiliser la collaboration entre chercheurs et paléontologues amateurs, qui enrichit depuis des décennies les collections publiques.
Les dinosaures ne sont pas des œuvres d’art. Leur valeur ne se mesure pas au prix qu’un acheteur est prêt à payer, mais à ce qu’ils nous apprennent sur l’histoire de la vie. Sauver Dubreuillosaurus, c’est défendre un patrimoine qui appartient à notre histoire collective. »
Signataires :
Marie-Béatrice Forel – Responsable scientifique des collections de Paléontologie, Muséum National d’Histoire Naturelle.
Sylvain Charbonnier – Directeur du Centre de Recherche en Paléontologie – Paris, Muséum National d’Histoire Naturelle. Ancien-Président de la Société Géologique de France (SGF).
Ronan Allain – Responsable scientifique des Collections de Reptiles, d’Amphibiens et d’Oiseaux Fossiles, Muséum National d’Histoire Naturelle.
Julien Benoit – Paléontologue, Evolutionary Studies Institute of the University of the Witwatersrand Johannesburg, South Africa.
Laure Danilo – Conservatrice en chef du patrimoine scientifique, technique et naturel.
Nour-Eddine Jalil – Responsable scientifique des Collections de Reptiles, d’Amphibiens et d’Oiseaux Fossiles, Muséum National d’Histoire Naturelle.
Bastien Mennecart – Président de l’Association Paléontologique Française (APF).