Les chiffres sont effarants. Plus de 215 lycéens blessés, 24 enquêtes ouvertes par l’IGPN, et plus de 6 800 personnes ont été interpellées depuis le début du mouvement. Un record sans précédent qui symbolise la volonté gouvernementale d’étouffer la contestation lycéenne.
Des gosses mutilés
Jamais une mobilisation n’aura donné lieu à une répression aussi violente en France. Quatre adolescents ont été gravement blessés : Evan, 15 ans, main arrachée par une grenade ; Maël, 16 ans, éborgné par un tir de LBD ; Eden, 14 ans, mâchoire brisée par une une grenade lacrymogène tirée à bout portant avec un lance-grenades Cougar (du jamais vu au cours de la décennie écoulée), et un autre blessé à l’œil, une jeune femme a été percutée par une voiture de police qui fonçait volontairement dans la foule.
Au 5 octobre, plus de 215 élèves et 89 personnels enseignants ont été blessés. « Nous atteignons, avec ces manifestations, un niveau de violences sur des adolescents que l’on n’a jamais connu », s’inquiète Sebastian Roché, politologue spécialiste des relations entre la police et la population et directeur de recherche au CNRS.
« Avant, on ne voyait pas de manifestants éborgnés », confirme l’historien Stéphane Sirot pour Le Parisien. « Ces blessures se sont multipliées lors du mouvement des Gilets jaunes. Contrairement à l’Allemagne, où les policiers via des porte-voix ont l’ordre de maintenir le calme, nos agents ont des consignes de fermeté et utilisent des outils dangereux. »
Des arrestations records
Avec l’ouverture de 24 enquêtes de l’IGPN, un autre chiffre témoigne d’une nouvelle forme de violences policières : celui des arrestations. Vendredi 9 octobre, le ministère de la Justice a annoncé que plus de 6 800 personnes avaient été placées en garde à vue depuis le début de la contestation lycéenne, à la mi-septembre ; dont 86 % sont mineures (soit 5 890 lycéens). Et cela, en moins de deux semaines !
Cela fait une moyenne de 1 000 interpellations chaque jour depuis le début de la fronde lycéenne. Ce chiffre est vertigineux comparé à d’autres mouvements sociaux. Lors des Gilets jaunes, la moyenne était de 460 arrestations par jour, et de 450 durant les révoltes qui ont suivi la mort de Nahel en 2023. 1 319 mineurs avaient ainsi été placés en garde à vue entre le 27 juin et le 7 juillet 2023.
Or, pour placer en garde à vue, les policiers sont censés « interpeller sur la base d’un délit présumé et passible d’emprisonnement ». Avec seulement 2 376 personnes qui font l’objet de poursuites, dont 65 % ont été déférées, les arrestations sont largement abusives. Plus de 6 gardés à vue sur 10 ne sont pas poursuivis.
« Le but est d’étouffer le mouvement de protestation sous la masse des interpellations. C’est une forme de dissuasion par la menace », dénonce dans les colonnes d’Ouest-France Sebastian Roché.
Des actes de violence physiques et psychologiques
21 placements en détention provisoire ont été ordonnés, concernant 15 majeurs et 6 mineurs, précise le ministère. Au moins 1 400 mineurs interpellés doivent suivre des mesures alternatives aux poursuites : interdictions de paraître, stage d’immersion, travaux civiques…
Certains lycéens ont rapporté avoir subi des violences physiques et psychologiques en marge de leur garde-à-vue. Parfois des actes humiliants, rapporte l’AFP : une adolescente a été « emmenée pieds nus au commissariat », « on les fait ramper comme un chien pour ramasser des affaires », d’autres fois les jeunes ont carrément subi des insultes racistes et des violences physiques.
« Deux policiers me raccompagnent dans ma cellule. Dedans, l’un m’attrape par le col et me plaque contre le lit en béton. L’autre me met des patates derrière la tête en me disant : “T’es seul maintenant, ton avocate elle est partie petite salope” », a confié Ethan, 15 ans, à Mediapart.
De jeunes mineurs face aux Robocops : la guerre des chiffres
Le 2 octobre, le Syndicat de la magistrature français a dénoncé la consigne visant à « faire primer le tout-répressif » au lieu de « privilégier des réponses éducatives ». « Un autre horizon est possible et expérimenté par nos voisins européens ayant développé des doctrines de désescalade ou de consensus », rappelait le syndicat.
François-Noël Buffet, devenu cet été Défenseur des Droits, a annoncé, dimanche 11 octobre, avoir reçu 28 saisines individuelles depuis le début du mouvement lycéen.
Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a de son côté déploré 761 policiers et gendarmes blessés, sans aucun détail sur la gravité ou les causes des blessures. Or, le chiffre interroge. Comment des mineurs, sans armes ni protection (et parfois même sans pancartes, qui sont de plus en plus souvent confisquées), manifestant souvent pour la première fois, auraient pu « blesser » autant d’agents entraînés et armés ?
Des agents ont bien été atteints, comme ce policier admis aux urgences ce jeudi 8 octobre, pour une blessure légère à l’œil, après avoir été touché par un tir de mortier à Reims. Mais on peut aussi se questionner sur le nombre de blessures causées par leurs propres armes, comme les CRS filmés à Paris en train d’étouffer sous leur gaz lacrymogène. A Marseille, la préfecture de police a déclaré cinq CRS blessés : quatre contusions et un cas d’acouphènes…
Selon le recensement de la presse, le chiffre paraît largement exagéré. Surtout, cette comparaison est dénoncée par l’historien Stéphane Sirot. Il rappelle qu’il n’est pas tenable de comparer la virulence des lycéens avec celle des CRS équipés d’armes lourdes comme des grenades de désencerclement, des LBD, des boucliers lumineux, etc.
Rien à faire, Le Ministre de l’Intérieur M. Nuñez a répété ne pas vouloir se prononcer quand des enquêtes judiciaires étaient menées pour établir des responsabilités. Pourtant, la répression policière française est critiquée par les médias des autres pays et les Nations unies.
« Manifester librement et en sécurité est un droit fondamental pour les enfants et les adolescents. » Le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef) a fermement appelé cette semaine « à une désescalade des violences » en France et à « la protection des mineurs ».
Les droits des lycéens
Face aux dérives, voici les rappels des avocat.e.s :
- On ne peut interpeller que quelqu’un contre lequel on a des raisons objectives de penser qu’il a commis une infraction ;
- Les filles ne doivent pas se faire fouiller ni palper par des policiers hommes ;
- Le code de procédure pénale réserve les menottes aux individus « dangereux » ou « susceptible de prendre la fuite » ;
- Toujours attendre d’avoir un.e avocat.e avant de donner ses empreintes pour éviter un « fichage généralisé » des lycéens ;
- Quand la procédure est classée sans suite, le retrait du fichier peut être demandé ;
- Les policiers n’ont pas le droit d’interroger les jeunes sur leurs préférences politiques.
Pendant un défèrement, la personne conserve des droits fondamentaux, notamment :
- Le droit à l’assistance d’un avocat mise en examen
- Le droit de consulter son dossier
- Le droit de ne pas répondre
Si l’usage des grenades assourdissantes a été « suspendu » après la main arrachée à Lens, les mutilations de plusieurs élèves témoignent d’une doctrine du maintien de l’ordre trop brutale. Un rapport du Sénat sur ce sujet sera présenté dans les prochains jours.