Un temps infréquentable (en public) par les grands patrons français, le Front national « dédiabolisé » devenu Rassemblement national (RN) est désormais un interlocuteur avec lequel on peut s’afficher. La rupture du barrage au parti d’extrême droite, fissuré dès 2012, éclate en plein jour à un an de la présidentielle.
Un mois après on en parle encore. Le 7 avril, le Nouvel Obs a révélé que Marine Le Pen avait dîné avec une douzaine de grands patrons. Parmi eux, des dirigeants ou cadres de TotalEnergies, Accor, Engie, Capgemini, Renault. Ce rapprochement entre les élites économiques et le parti d’extrême droite frappe par son ampleur et sa soudaineté.
En décembre, Ross McInnes, le président du conseil d’administration de Safran, géant de l’équipement aéronautique, avait déjà rencontré Marine Le Pen puis Jordan Bardella.
Le 8 janvier, le président du RN était reçu par le grand patron d’Airbus, Guillaume Faury. Même Bernard Arnaud qui s’était toujours montré réticent vis à vis des dirigeants du parti d’extrême droite alors que son fils Antoine est un ami de Bardella a partagé sa table avec la fille de Jean-Marie Le Pen en avril. De grands et petits noms du monde de l’entreprise qui s’affichent avec le RN, on peut en citer aujourd’hui des dizaines.
Un virage en épingle
Un virage en épingle s’est amorcé après la législative déroutante de juin 2024. Si le Rassemblement National, et avant lui le Front National, a toujours eu l’aval d’une partie des patrons de petites et moyennes entreprises, il y avait une sorte de ligne rouge à ne pas franchir par les grands dirigeants.
Ernest-Antoine Seillière, alors président du Medef, avait appelé en 2002 à faire barrage au candidat Jean-Marie Le Pen. En 2011, Laurence Parisot, à son tour présidente du Medef publie Un piège bleu Marine, dans lequel elle prévient de se méfier de la « dédiabolisation » du parti à partir de la fin des années 80. Quinze ans après, son successeur Patrick Martin accepte, lui, de rencontrer Marine Le Pen en tête-à-tête.

Crédit photo : Stephane De Sakutin via AFP
Ce rapprochement spectaculaire est le retour de bâton de l’été 2024. Les grands patrons ont été déstabilisés par la décision de leur chouchou, Emmanuel Macron, de dissoudre l’Assemblée nationale et convoquer de nouvelles élections. Deux nouvelles forces se sont imposées : une gauche bien à gauche avec le Nouveau Front Populaire (NFP) et une droite dépassée par le RN.
« Plutôt Hitler que le Front populaire », disait le patronat dans les années 30, traumatisé par les grèves et les velléités du prolétariat en 1936. Le vieux prisme est toujours là, d’autant plus que le RN fait tout pour devenir un parti présidentiel crédible aux yeux de ceux qui pourraient l’appuyer.
Le Diable s’habille en costume
Le parti fondé par Jean-Marie Le Pen n’oppose plus ouvriers et patrons. Il a laissé tomber l’idée de la retraite à 60 ans, ne souhaite plus augmenter le SMIC, ne crache plus sur les milieux d’affaires, n’est plus souverainiste et anti-UE, ce qui était évidemment un repoussoir pour le grand patronat. On n’expose plus la vision, plus proche de la base et socialisante, de Marine Le Pen, pour mettre en avant celle de Jordan Bardella.
Favorable à plus de dérégulation, à la baisse de l’impôt de production à l’allègement d’un prélèvement sur les dividendes. Histoire de huiler les rouages et prouver qu’ils sont business compatibles Marine et Jordan se sont alliés avec un personnage clé : François Durvye. Jusqu’en mars 2026, celui-ci était le directeur général d’Otium capital, le fonds d’investissement qui gère la fortune du milliardaire d’extrême droite Pierre-Edouard Stérin.
En octobre 2025, Jordan Bardella a bruyamment pris parti contre le projet de taxe Zucman sur les grandes fortunes, « un impôt confiscatoire qui va entraîner des fuites de cerveaux. », dit-il au 20h de France Télévision. Le genre de sortie qui ne mange pas de pain et ne peut que plaire au club le plus fermé des dirigeants français, l’Association française des entreprises privées (AFEP), un lobby puissant des entreprises du CAC40 et des grandes familles.
Les lieux de porosité
Si les repas médiatisés font éclater au grand jour une connivence intéressée des milieux d’affaires et du RN, ils ne sont que la cerise sur le gâteau des échanges d’idées. Celles-ci se mènent à bas bruit au sein de think tanks, clubs et autres fondations. Revenons par exemple sur l’AFEP, dirigée par Patricia Barbizet depuis 2023.
Femme d’affaire influente, proche de la famille Pinault, elle a aussi un pied dans le public en étant, entre autres dizaine de mandats, cheffe du fond stratégique d’investissement (FSI), filiale de la Caisse des dépôts et consignations. Elle a l’oreille des dirigeants et des gouvernants, l’idéal. Autre exemple, Sophie de Menthon, à la tête du réservoir pro-business ETHIC, proche de Le Pen, se targue d’avoir organisé des rencontres entre Marine et les milieux d’affaires bien avant les élections de 2024.
C’est encore le réseau Entreprise et Cité qui a invité Marine Le Pen dans un grand restaurant parisien le 7 avril dernier. Il regroupe quelques-uns des plus grands noms du monde économique français et mondial. Aujourd’hui, un patron de groupe international qui s’affiche avec l’extrême droite n’est plus mis au ban des milieux d’affaires.

Crédit photo : Ivan Couturier – Hans Lucas via AFP
Les entreprises ont tout à gagner à imprimer leur marque dans le programme de l’éventuel vainqueur de la présidentielle, mais que pense en retirer le RN ? En France, l’encadrement strict du financement des partis politiques et des campagnes électorales fait que le versement direct d’argent des entreprises aux partis est interdit.
Il y a pourtant bien des façons de s’entraider. Les hommes puissants de l’économie ne se cachent plus en effet de vouloir peser sur les idées, tel un Vincent Bolloré ou un Pierre-Edouard Stérin.
La collusion passe par des soutiens médiatiques, les financements de séminaires ou pire, par l’éducation. Stérin a ouvert à la rentrée 2025 l’internat non mixte de l’Académie Saint-Louis pour « former les élites de demain.» Bolloré possède la moitié des éditions fabriquant des manuels scolaires. Il a également acheté en 2024, avec Rodolphe Saadé, Bernard Arnaud et d’autres la plus ancienne école de journalisme en France, l’ESJ. Quoi de mieux pour former les esprits ?
« L’Histoire nous enseigne qu’il n’y a jamais de prise de pouvoir sans l’aide des milieux financiers. », écrit le journaliste Laurent Mauduit dans son dernier livre, Collaborations Enquête sur l’extrême droite et les milieux d’affaires (La Découverte, 2025). En 1922 en Italie, en 1933 en Allemagne, au Chili en 1973…
Aujourd’hui les barrières tombent, les milieux d’affaires ultra libéraux, fascinés par le courant libertarien ne cachent plus leur volonté d’influencer le débat public, la politique et les élections. Ils le font en validant les mouvements d’extrême droite, comme cela se constate au niveau mondial dans de nombreuses démocraties occidentales.