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43% des agriculteurs français touchent moins qu’un SMIC

Plus préoccupant encore, 14 % produisent à perte, alors même que beaucoup travaillent bien au-delà de 35 heures par semaine.

L’étude de l’Observatoire de la rémunération agricole équitable met en lumière des revenus agricoles sous pression en France. Elle relance la question du modèle de rémunération du secteur et du partage de la valeur. Un décryptage de Romane Gentil.

L’Observatoire de la rémunération agricole équitable de l’association Max Havelaar a publié les résultats de sa première étude. Entre 2015 et 2024, 43 % des agriculteurs ont en moyenne perçu un revenu inférieur au Smic, avec des variations allant de 30 % à 55 % selon les années. Plus préoccupant encore, 14 % produisent à perte, alors même que beaucoup travaillent bien au-delà de 35 heures par semaine.

“On paie la nourriture de plus en plus cher, l’État soutient davantage le secteur, et pourtant de trop nombreux agriculteurs ne s’en sortent toujours pas”, alerte Vincent Chatellier, ingénieur de recherche au département ÉcoSocio de l’Institut national de recherches en agronomie et environnement (Inrae), auprès de La Relève et La Peste.

Un déséquilibre croissant

L’économiste explique la situation par un déséquilibre croissant : “D’un côté, certaines charges augmentent d’année en année, par exemple, les tracteurs ont pris près de 30 % en dix ans ! De l’autre, les prix de vente ne suivent pas toujours comme par exemple les céréales où un fort recul a été constaté depuis 2022. Entre les deux, l’écart est de plus en plus violent.”

Dans ce contexte, l’activité agricole n’est pas toujours ce qui contribue le plus au budget des ménages agricoles. Selon l’INSEE, elle ne représenterait qu’environ 35 % du revenu des ménages. Le reste provient d’autres ressources, comme une activité non agricole ou des pensions.

Les agriculteurs disposant d’un revenu complémentaire (29 % d’entre eux) affichent ainsi un niveau de vie médian supérieur d’environ 5 000 euros par an à ceux qui vivent uniquement de leur exploitation Dans les ménages, l’emploi du conjoint joue souvent un rôle déterminant, constituant un véritable filet de sécurité.

La comparaison du revenu agricole au Smic reste à manier avec précaution, comme le souligne Vincent Chatellier. “Le revenu agricole ne correspond pas directement à un salaire, puisqu’une part est réinvestie dans l’exploitation.” De même, les niveaux de charges diffèrent de ceux des salariés. 

Inégalités persistantes

Ces moyennes masquent de fortes disparités : les 10 % d’agriculteurs les plus aisés affichent un niveau de vie 4,1 fois supérieur à celui des 10 % les plus modestes, contre 3,4 dans l’ensemble de la population. Et ces écarts tendent à se creuser. Le suivi d’une cohorte de 7 000 exploitations sur dix ans montre qu’une ferme en difficulté a peu de chances de rejoindre les plus rentables.

Plusieurs facteurs expliquent ces écarts persistants. La taille de l’exploitation joue d’abord un rôle central : parmi les petites fermes, plus de la moitié ne dégage pas l’équivalent d’un Smic, contre environ un quart pour les plus grandes.

Vincent Chatellier rappelle que : “La rentabilité dépend de la productivité du travail, de la maîtrise des intrants et de la capacité à absorber l’endettement. Dans ce cadre, l’agrandissement des exploitations est souvent décisif car il permet d’agir sur les trois critères.”

Il y a également de fortes disparités territoriales. L’Occitanie est la région où la part d’agriculteurs sous le Smic est la plus élevée (57 %), tandis que la Bretagne affiche le taux le plus faible (31 %). “On observe surtout des difficultés dans le Sud-Ouest et en Corse, des zones moins favorisées en termes de conditions naturelles et déjà exposées aux effets du changement climatique”, analyse Vincent Chatellier.

Les écarts apparaissent également selon les productions. Les céréales et oléoprotéagineux comptent parmi les plus touchés, avec 53 % des exploitants sous le Smic.

“Historiquement, les céréales sont plutôt des cultures qui permettent de bons revenus. Mais depuis 2022, les prix de vente ont été divisés par deux. C’est la première fois que je vois des céréaliers réclamer de l’argent public pour s’en sortir. On est vraiment dans une période de basculement”, constate Vincent Chatellier. Sont aussi concernées l’élevage bovin viande, ovin et caprin, ainsi que la production de fruits.

L’enjeu des prix

Concrètement, combien coûterait une mesure visant à assurer à chaque professionnel un revenu supérieur ou égal au Smic ? Pour l’estimer, l’Observatoire a additionné les écarts entre le revenu des exploitations sous ce seuil et le Smic. Résultat : 4,7 milliards d’euros en moyenne par an sur 2023 et 2024.

Mais pour Vincent Chatellier, la solution n’est pas dans une aide de l’État. “Vu la situation, il n’y a aucune raison qu’une aide ponctuelle soit un gage de pérennité pour les fermes françaises”, explique-t-il.  Selon lui, la question centrale reste celle des prix : “Si une part du prix de vente était mieux redistribuée vers les producteurs, une partie importante du problème serait réglée.”

Dernier levier évoqué par l’économiste : l’évolution des exploitations vers des modèles plus rentables. “Aujourd’hui, trop d’agriculteurs s’installent avec des structures parfois peu rentables”, regrette-t-il, tout en insistant : Il ne faut pas opposer productivité et environnement. L’agroécologie permet de réduire les intrants et, au final, d’améliorer la rentabilité.”

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