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PFAS : des boues d’épuration ont contaminé 2700 ha dans 44 communes de la Meuse et des Ardennes

« Un sol agricole d'une petite commune des Ardennes avait des taux de PFAS plus élevés que ceux qu'on retrouve dans le sol juste à côté de l'usine Arkema, à côté de Lyon, qui a produit des PFAS pendant des décennies »

Dans les Ardennes et la Meuse, une papeterie a disséminé pendant vingt ans des polluants éternels via ses boues d'épuration. 44 communes potentiellement contaminées, un État silencieux, une multinationale qui savait. Disclose et France3 Régions ont remonté le fil d'un désastre annoncé.

Le cartafluor, interdit aux Etats-Unis

Tout commence par une anomalie. Des taux de PFAS, ces substances per- et polyfluoroalkylées surnommées « polluants éternels », qui explosent dans l’eau potable de petites communes rurales des Ardennes et de la Meuse. Des villages sans industrie lourde, sans vallée chimique, sans passé manufacturier apparent.

« C’était vraiment de toutes petites communes rurales qui n’avaient vraiment rien à voir avec la vallée de la chimie à Lyon », raconte Nicolas Cossic, journaliste indépendant et membre du collectif Enketo, qui co-signe l’enquête parue dans Disclose avec Émilie Rosso, journaliste à France 3.

En tirant le fil, les deux journalistes remontent jusqu’à la papeterie Ahlstrom de Stenay, dans la Meuse. Son activité phare : fabriquer des papiers résistants à la graisse pour l’industrie alimentaire — dont des emballages de croquettes pour animaux.

Pour obtenir cette résistance, l’usine injectait des quantités massives de résines à base de PFAS, dont le PFOA, classé cancérogène pour le rein et les testicules, et le Cartafluor, « un produit si nocif et persistant qu’il a été retiré du marché américain dès 2011 ».

Ces composés ultratoxiques se mêlaient aux eaux usées de l’usine, finissaient dans les boues d’épuration, le résidu solide inévitable issu du traitement des eaux. Puis, dans le cadre d’un schéma présenté comme gagnant-gagnant, les boues étaient épandues sur des terres agricoles alentour.

Les boues ne coûtent pas cher. Entre 1994 et 2022, 356 000 tonnes de boues contaminées ont été dispersées sur au moins 2 700 hectares, dans 44 communes de la Meuse et des Ardennes. Bien au-delà des 16 villages où la consommation d’eau est aujourd’hui officiellement interdite.

L’usine Stenpa – Crédit : Nicolas Cossic

Plus de pollution qu’autour d’une usine chimique

Le choc survient au laboratoire. Des prélèvements de terres agricoles, envoyés au chimiste Sébastien Sauvé, de l’Université de Montréal, livrent des résultats qui laissent les journalistes sans voix.

« Un sol agricole d’une petite commune des Ardennes avait des taux de PFAS plus élevés que ceux qu’on retrouve dans le sol juste à côté de l’usine Arkema, à côté de Lyon, qui a produit des PFAS pendant des décennies », relate Nicolas Cossic.

Les boues de Stenay analysées affichent une concentration moyenne de 646 microgrammes par kilogramme — six fois au-dessus de la norme maximale en vigueur en Wallonie. C’est la seule référence comparable disponible, puisqu’en France il n’en existe pas.

Le cas du couple de maraîchers Sébastien et Anne Abraham, installés à Haraucourt en 2022, illustre avec une brutalité particulière ce que ces chiffres recouvrent. Eux n’ont jamais épandu de boues. Ils ont simplement acheté des terres qui en avaient reçu pendant des années.

Hélas, dans leurs betteraves, le taux de PFAS cancérogène reconnu dépassait de 240 fois le seuil d’alerte européen. Leur exploitation a fermé en janvier 2026. Et Anne Abraham présente dans le sang des taux de PFAS quatorze fois supérieurs au seuil américain de sur-risque.

« Ces gens voulaient bien faire, avaient leur projet de vie, et se retrouvent complètement percutés par cette pollution alors qu’ils n’ont rien à voir avec ça », dit Nicolas Cossic, visiblement touché.

Champ sur lequel des boues contaminées ont été épandues – Crédit : Nicolas Cossic

Ahlstrom savait. L’État aussi.

Ce qui sidère le journaliste autant que les chiffres, c’est l’absence totale de principe de précaution – de part et d’autre. Un inventaire des substances dangereuses de l’usine, daté de 2016 et obtenu en préfecture, listait noir sur blanc les produits incriminés, accompagnés de mentions sans équivoque.

« À aucun moment le risque n’a été pris en compte », dénonce Nicolas.

Du côté de l’État, le constat est tout aussi accablant. Dès 2011, l’Anses pointait les industries papetières comme sources de « contamination directe » aux PFAS. Une note à diffusion restreinte de la préfecture de la Meuse, datée d’août 2025, le reconnaît aussi mais le passage consacré à l’enquête sur l’origine a été quasi intégralement noirci.

Sollicitées, les préfectures des Ardennes et de la Meuse n’ont répondu à aucune question. Le ministère de la Transition écologique, pas davantage. « C’est silence radio », résume Nicolas Cossic avec une sobriété qui dit tout.

De nombreux captages d’eau potable ont été fermés – Crédit : Nicolas Cossic

Un désastre qui dépasse les Ardennes

L’enquête ne s’arrête pas aux rives de la Meuse. En croisant une campagne nationale de mesure des rejets aqueux industriels avec les pratiques d’épandage déclarées, Nicolas Cossic et Émilie Rosso identifient 23 sites en France qui, parmi les 100 plus émetteurs de PFAS recensés, ont recours, directement ou via des plateformes de compostage, à la valorisation agricole de leurs déchets.

Les boues d’Ahlstrom elles-mêmes ont voyagé jusqu’en Meurthe-et-Moselle et dans le Haut-Rhin, rendant leur traçabilité quasi impossible. Le problème de fond reste celui de la persistance.

« Même si vous avez fait de l’épandage pendant cinq ou dix ans et que vous arrêtez aujourd’hui, les PFAS vont rester pendant très longtemps – des années, peut-être des décennies ».

En percolant dans les sols, ils atteignent les nappes phréatiques, puis l’eau potable. C’est précisément ce scénario qui s’est produit dans les Ardennes et la Meuse, mais aussi dans les Vosges, et qui avait déjà frappé le comté de Rastatt, en Allemagne, dès 2012 — à quelques kilomètres de la frontière française, sans que cela ne déclenche la moindre prise de conscience côté français.

Le risque est là. La justice s’éveille.

Les analyses sanguines réalisées sur des habitants du territoire sont édifiantes : quasi systématiquement au-dessus du seuil américain de sur-risque, elles dépassent nettement la moyenne nationale. Le chercheur Tony Fletcher, spécialiste mondial de l’exposition aux PFAS, est formel dans l’enquête : ces taux « présentent un risque évident ».

En réponse, une enquête judiciaire a été ouverte en janvier 2026 au tribunal de Nancy, portant sur neuf infractions dont la « mise en danger d’autrui » et le « déversement de substances nuisibles dans les eaux souterraines ».

Elle vise notamment Natura Verde, société de compostage qui a réceptionné au moins 55 000 tonnes de boues d’Ahlstrom. De son côté, aux États-Unis, le groupe finlandais vient d’être reconnu en partie responsable d’une contamination similaire dans le Wisconsin, où sa filiale pratiquait le même type d’épandage.

Des habitants et des maires locaux commencent à rassembler des preuves pour d’éventuelles actions en France. Parmi eux, Annick Dufils, maire de Malandry dans les Ardennes, et Étienne Malcuit, maire de La Ferté-sur-Chiers, agriculteur lui-même.

Sébastien et Anne Abraham, eux, avancent avec la même détermination — malgré l’exploitation fermée, malgré les légumes détruits, malgré le sang contaminé. « Malgré les conséquences terribles, ils sont dans une démarche de vérité et de combativité, dans une sorte de catharsis », analyse le journaliste.

C’est peut-être là, dans cet équilibre fragile entre l’accablement et la résistance, que réside le cœur de cette enquête. Après quasiment un an de travail, Nicolas Cossic dit être sorti de cette histoire « abasourdi » par l’ampleur d’une contamination rendue possible par une absence totale de précaution.

Mais aussi profondément touché par ceux qui, au lieu de se taire, ont choisi de graver la vérité dans le marbre — pour eux, pour leurs terres, et pour ceux qui viendront après.

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Isabelle Vauconsant

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