Des résultats d’analyses inédites, dévoilés par l’association France Nature Environnement (FNE) Haute-Savoie, révèlent une pollution d’ampleur du lac d’Annecy, souvent considéré comme le plus pur d’Europe, par des microplastiques issus de l’abrasion des pneus.
Ces analyses, réalisées par un laboratoire norvégien et un laboratoire suisse ont été effectuées à la demande de journalistes d’investigation de France 5 pour un documentaire à paraître en mars, ces mêmes journalistes ayant largement contribué à faire connaître le scandale des PFAS (polluants éternels).
« Quarante kilomètres de route longent le lac et il n’y a pas d’industrie autour. C’est un facteur important qui nous permet de mettre en cause le trafic routier dans la pollution que nous rapportons », indique Anne Lassman-Trappier, présidente de FNE Haute-Savoie à La Relève et La Peste.
Des particules de pneus dans l’eau et l’air
En 2020, une étude menée par des chercheurs norvégiens et autrichiens – parue dans Nature Communications – révélait que le trafic routier était une source majeure de pollution aux microplastiques de l’environnement.
Malgré tout, « les chercheurs qui ont réalisé les analyses ont été surpris de l’ampleur de la pollution du lac d’Annecy et de ses alentours et des teneurs retrouvées en molécules entrant dans la composition des pneus dans le lac et l’air », rapporte la présidente de l’association.
Des particules d’usure de pneus ont été retrouvées dans les échantillons d’eaux de pluie et dans les sédiments proches du rivage, mais aussi, à des niveaux élevés, dans l’eau de surface du lac ainsi que dans les échantillons d’air.
Les chercheurs ont aussi analysé la présence de 14 additifs chimiques utilisés dans la fabrication des pneus, tels que la DPG (diphénylguanidine) et le 6PPD, et 16 ont été recherchés dans l’urine de 35 volontaires.
« C’est la première fois qu’une étude sur la présence d’additifs liés aux particules de pneus dans les urines humaines est réalisée en Europe », est-il précisé dans la présentation des résultats.

Étude de Allgemeiner Deutscher Automobil-Club pour la réglementation Euro 7
La DPG, à risque pour la santé, retrouvée dans l’urine
La DPG est une substance de synthèse principalement utilisée pour « rendre le caoutchouc plus résistant face aux pressions et contraintes ». L’Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) appelle à « renforcer sa classification au niveau européen », en raison d’une suspicion de risque de troubles neurologiques, du développement et d’atteintes à la fertilité.
La DPG a été retrouvée dans l’ensemble des échantillons du lac, dans l’air et dans 37 % des échantillons d’urine analysés, mais aussi dans l’un des échantillons d’eau potable, celui du robinet du local de l’association de pêche d’Annecy.
Une substance très toxique dans l’eau et l’air
Quant au 6PPD, utilisé pour ralentir l’usure des pneus, il se transforme en 6PPD-quinone, une substance très toxique, en particulier pour les espèces aquatiques, au contact de l’ozone présent dans l’atmosphère.
L’additif a également été mis en évidence dans le lac et à des concentrations importantes dans l’air, du même ordre de grandeur que celles retrouvées à Hong Kong.
« Hong Kong, c’est 7 millions d’habitants, alors que le bassin annécien c’est 200 000. Mais à Hong Kong, les transports en commun sont beaucoup plus développés », commente la présidente de l’association FNE Haute-Savoie qui plaide pour la mise en place d’un tram le long du lac d’Annecy.
Aux États-Unis, le 6PPD-quinone est suspecté d’être responsable de la surmortalité de plusieurs espèces de saumon. L’ONG Earthjustice a déposé plainte contre 13 fabricants de pneus en novembre 2023 au nom de deux associations de pêcheurs. Le procès s’est tenu fin janvier à San Francisco. « Le verdict devrait être connu fin mars », indique Anne Lassman-Trippier.
La présidente de FNE Haute-Savoie espère que les résultats de cette étude exploratoire vont encourager la mise en œuvre d’autres études.
« Après la révélation du scandale des PFAS, plein d’études ont été réalisées en France », précise-t-elle. « Le sujet est connu des autorités et les fabricants de pneus sont au courant depuis longtemps. Leur première étude sur la toxicité des pneus date de 2008. Pourtant, le gouvernement français qui a été interrogé dans le cadre du documentaire dit découvrir le problème. »
Une pollution qui rappelle le scandale des PFAS
Face à cette pollution dont l’ampleur reste encore à découvrir, l’association FNE Haute-Savoie appelle notamment à considérer les microplastiques issus de l’abrasion des pneus comme des déchets et à travailler avec les filières REP (Responsabilité élargie du producteur), qui visent à promouvoir l’écoconception pour allonger la durée de vie des produits et réduire les déchets.
« Il faut faire appliquer le principe du pollueur-payeur », poursuit Anne Lassman-Trappier, qui estime que les eaux de ruissellement doivent par ailleurs être mieux collectées et surtout dépolluées pour éviter qu’elles ne contaminent l’environnement.
« Cette pollution généralisée de l’environnement est un sujet de grande ampleur, on ne va pas lâcher le morceau. Je pense que, comme pour les PFAS si on cherche, on va trouver. Il faut vraiment agir pour couper le robinet à la source », insiste la présidente de FNE Haute-Savoie.
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