Dans les années 60, au nord-est du Japon, dans la baie de Kesennuma, Shigeatsu Hatakeyama est encore un jeune ostréiculteur quand il fait face à l’invasion d’algues microscopiques extrêmement toxiques qui contaminent ses huîtres. La couleur rouge qui teinte ses coquillages leur vaut le surnom « d’huîtres de sang ». Cette catastrophe met en péril l’entreprise familiale qui se transmet depuis des générations. Pour comprendre la source du problème, ce n’est pas dans les océans qu’il plonge mais dans le cœur des services écosystémiques de la forêt. C’est lors d’un voyage en France, qu’il prend conscience que le Vivant est un système complexe qui fonctionne comme un ensemble et non pas de manière compartimentée. Va naître son projet : « Mori wa umi no koibito », qui signifie « La forêt est amoureuse de la mer ».
L’ostréiculture, un héritage familial
Hatakeyama Shigeatsu est né à Shanghai en 1943. Originaire d’une famille d’ostréiculteurs, il décide de suivre les traces de ses ancêtres en reprenant l’entreprise familiale située dans la baie de Kesennuma au nord-est du Japon dans la préfecture du Miyagi.
Avec le temps, il devient délégué de la Société des soupirants de la forêt des huîtres (Kaki no mori wo shitau kai) et professeur en « lien social » à l’université de Kyôto. Dans les années 60, suite à l’invasion de microalgues toxiques qui teintent ses huîtres en rouge, le commerce de sa famille est gravement menacé.
Ce phénomène, que les locaux surnomment « la marée rouge », s’explique par les rejets industriels, agroalimentaires et polluants en tout genre qui se retrouvent charriés en quantité par la rivière Ōkawa et qui dévalent les montagnes nues, victimes de la déforestation.
La forêt nourrit les huîtres
En 1984, lors d’un voyage en France, qui avait pour dessein la visite de plusieurs parcs ostréicoles (Sète et Arcachon), Shigeatsu Hatakeyama a une révélation. Après avoir observé tour à tour les techniques ostréicoles et le bouillon effervescent de la vie sous-marine de la Loire, il prend conscience que les forêts de feuillus s’étendant le long des rives du fleuve jouent le rôle de système épuratoire naturel en filtrant les eaux de ruissellement.
Il fait ainsi le lien entre la forêt et la production des huîtres. Les branchages de la canopée, son tapis forestier, ses arbres et leurs réseaux racinaires jouent un rôle primordial dans la circulation de l’eau et forment, avant tout, un filtre naturel extrêmement efficace.
Quand l’eau de pluie s’infiltre dans le sol, elle ruisselle le long des racines puis vers les nappes phréatiques, les rivières, avant de retourner dans la mer ou les océans. Pendant ce parcours, les arbres la filtrent. Sans eux, la rivière devient source de contamination pour l’écosystème marin.
De plus, quand les feuilles mortes se décomposent, elles libèrent ce qu’on appelle de l’acide fulvique. Ce dernier, une fois relâché, s’engouffre dans les sols, puis est charrié grâce au cycle naturel de l’eau jusque dans la mer ou les océans. Ce fer est vital pour la croissance du phytoplancton marin. Sans lui, ces microalgues peinent à réaliser la photosynthèse.
Le phytoplancton représentant une source de nourriture pour les huîtres, on imagine facilement les dommages collatéraux. Ainsi, Hatakeyama comprend que, sans forêt de feuillus, les huîtres sont en moins bonne santé et peuvent devenir les victimes de ces terribles marées rouges.
Si la santé des huîtres est dépendante de celle de la rivière, elle l’est donc des forêts. Il se remémore que lorsqu’il était petit, sa famille, elle aussi, bénéficiait d’un équilibre écologique. Mais ça, c’était avant la déforestation.

Huîtres poussant dans la baie de Kesennuma. Crédit : Mori wa Umi no Koibito
« Mori wa umi no koibito »
La déforestation en amont de la rivière de l’Ōkawa date de l’après-guerre. Ses vestiges sont encore bien présents : perte de la biodiversité, montagnes et sols dénudés ainsi que la mauvaise santé de la mer de la baie de Kesennuma.
De retour dans ses terres natales, Hatakeyama développe un plan qui consiste à replanter une forêt en amont de la rivière Ōkawa. Il incite des équipes de chercheurs de l’université de Hokkaïdo à venir étudier la vie aquatique de la baie de Kesennuma.
L’essence de son projet se trouve dans son titre : « La forêt est amoureuse de la mer ». Il évoque l’équation vitale du vivant, celle de la relation intime entre l’eau, le sol et les plantes, à la base de la fertilité des écosystèmes terrestres et de toute production durable.

Vue d’ensemble des fermes ostréicoles flottantes de la baie de Kesennuma. Crédit : Mori wa Umi no Koibito
Transmettre la mémoire, développer la conscience
« Individuellement, nous sommes une goutte d’eau. Ensemble, nous sommes un océan. » Cette citation du poète japonais Ryunosuke Satoro dévoile le cœur du projet : réinvestir, via la force du collectif, les liens entre les humains et le reste du Vivant. Réhabiliter ces mémoires oubliées qui nous rappellent que nous en faisons partie.
Pour pérenniser une initiative d’une aussi grande envergure, il faut le soutien du collectif et l’adhésion de tous les citoyens concernés. Dans un premier temps, Hatakeyama crée une association pour reboiser les versants des montagnes autour de la rivière Ōkawa.
Il commence un long travail de sensibilisation, via des réunions publiques, auprès de toutes les parties prenantes de ce bassin versant : agriculteurs, industriels, municipalités, riverains. Petit à petit, sa vision commence à résonner dans les cœurs. En restaurant les forêts de feuillus, l’acide fulvique et l’apport en fer assimilable sont de retour et permettent au phytoplancton de prospérer, et aux huîtres de trouver leur subsistance.
En 1990, un an après les premières plantations, il met en place un programme pédagogique afin de toucher les citoyens de demain : les enfants. Tour à tour, ceux-ci viendront planter par groupes, apprendre et partager leurs questionnements sur les zones de reforestation.
Plus de 10 000 jeunes vont ainsi découvrir les liens inextricables qui se jouent dans l’ombre entre la forêt et la mer. 10 000 consciences sensibilisées à l’importance de préserver les écosystèmes et de voir la Terre comme une seule et unique pulsation dont ils font partie et dont ils doivent prendre soin. C’est ainsi que ces enfants finiront par le renommer « Grand-père Huître ».
Le succès est tel que le projet est diffusé dans les manuels scolaires japonais et que l’université de Kyoto met en place un département de recherche alliant foresterie et océanographie. Hatakeyama devient une référence internationale. Il recevra en 2012 le prix « Héros de la forêt » décerné par l’ONU.

Shigeatsu Hatakeyama enseigne aux enfants la conservation de l’environnement. Crédit : Mori wa Umi no Koibito
Catastrophe naturelle et robustesse
Le terrible tsunami de 2011 frappe la baie de Kesennuma qu’il détruit comme un fragile château de cartes. Les espoirs de Hatakeyama sont anéantis, tout comme ses installations et toute la végétation côtière. Pourtant, quelques mois après la catastrophe, son fils l’appelle pour lui montrer que quelque chose d’incroyable, voire d’inimaginable, est en train de se produire : la vie marine est de retour.
Les poissons, les algues et le phytoplancton reprennent leur place dans cet écosystème qui vient de démontrer sa robustesse. Ce retournement de situation n’aurait jamais été possible si, pendant cette vingtaine d’années, cet ostréiculteur passionné n’avait pas reboisé ce bassin versant.
Le processus régénératif de cet écosystème est possible parce que ces corridors d’échanges ont été restaurés et la zone reboisée de feuillus. La forêt a pu offrir de nouveau les nutriments nécessaires, filtrer l’eau et stabiliser les sols, permettant de redonner vie à la baie de Kesennuma.
Dans un contexte de dérèglement climatique aussi intense qu’alarmant, l’exemple de Hatakeyama est une preuve que ces initiatives sont capables de nous faire changer de paradigme et d’assurer à la Terre et à ses habitants un avenir plus durable et apaisé.
Aujourd’hui, des mangroves sont replantées en Thaïlande et des forêts côtières renaissent au Chili. Qui, pour la suite, prendra le relais ?
Porté notamment par son fils Makoto, lui aussi ostréiculteur, le mouvement continue de vivre. L’association « Mori wa Umi no Koibito » reçoit chaque année des milliers de participants aux festivals de plantation d’arbres.
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