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Morts sous avalanches : avec le dérèglement climatique, la fin du hors-piste ?

Un pratiquant traversant une pente modérée peut déclencher la rupture d'une plaque située plusieurs dizaines de mètres plus haut sur une face abrupte qu'il n'a pas foulée.

Douze skieurs et snowboardeurs sont morts dans des avalanches en France au 26 janvier 2026 — du jamais vu sur les trois dernières années. Derrière un enneigement apparemment normal se cache un manteau structurellement instable, façonné par un froid sec de fin décembre. L'expérience accumulée sur les itinéraires familiers devient parfois un piège mortel face à ces configurations invisibles. Un décryptage de Julien Laurenceau.

« Whoum », un signal sonore de danger

Le phénomène acoustique appelé « whoum » s’est multiplié cet hiver dans l’ensemble des massifs alpins et pyrénéens. Ce bruit sourd, perçu comme une vibration remontant le long des carres de ski, correspond à la rupture d’une couche interne du manteau neigeux située plusieurs mètres sous la surface. Cette manifestation précède souvent le départ d’une plaque et constitue un indicateur fiable d’instabilité structurelle, bien documenté par les nivologues.

Le bilan humain au 26 janvier 2026 s’élève à douze décès dans des avalanches en France. Ce chiffre représente 68 % de la moyenne annuelle calculée sur les trois dernières années, qui s’établit à 17,65 morts. L’atteinte d’un tel seuil en seulement quatre mois de saison hivernale constitue un signal d’alerte pour les professionnels du secteur.

Pourtant, les données d’enneigement ne présentaient initialement aucun caractère alarmant : les Alpes du Nord affichaient un taux compris entre 90 et 110 % des normales saisonnières, les Alpes du Sud se situaient autour de 100 %, et les Pyrénées dépassaient même les 150 %.

La dangerosité résidait non dans l’épaisseur du manteau, mais dans sa structure interne, marquée par une instabilité héritée de l’histoire thermique du début de l’hiver.

L’origine de cette configuration remonte à la fin du mois de décembre 2025. Une période prolongée de froid sec, sans apport significatif de neige fraîche, a provoqué une métamorphose de profondeur des cristaux anciens. Ceux-ci se sont transformés en grains à faces planes : des éléments anguleux présentant des surfaces planes et peu adhérentes, formant ainsi une couche glissante incapable d’assurer une liaison solide avec les strates supérieures.

Lorsque les précipitations de janvier sont survenues, elles ont déposé une nouvelle couche cohérente sur ce substrat instable, créant une configuration classique de plaque à avalanche.

Les couches fragiles formées fin décembre présentent une persistance anormale cette saison. Dans des conditions climatiques antérieures, des cycles modérés de gel-dégel ou un redoux progressif permettaient une soudure progressive des strates en l’espace de quelques semaines.

Crédit : Nicolas Cool / Unsplash

Le déclenchement d’une avalanche à distance

Les observations récentes montrent que les alternances thermiques brutales — passages rapides de -15°C à +3°C sans phase intermédiaire stable — perturbent ce processus de stabilisation naturelle. Les grains à faces planes conservent ainsi leurs propriétés glissantes pendant des périodes nettement plus longues qu’observé historiquement.

Le mois de janvier, traditionnellement considéré comme une période de consolidation du manteau hivernal, ne remplit plus systématiquement cette fonction. Les précipitations tardives alourdissent un socle structurellement défaillant, maintenant l’instabilité du manteau pendant des durées prolongées.

« C’est une configuration très défavorable, qui peut rester instable pendant des semaines », souligne Stéphane Bornet, directeur de l’Association nationale pour l’étude de la neige et des avalanches (ANENA), pour La Relève et La Peste. Les relevés de terrain réalisés en Vanoise confirment clairement cette discontinuité entre les couches.

« Le déclenchement peut se produire à distance du point de surcharge, parfois plusieurs jours après les dernières chutes. Cela rend le danger particulièrement insidieux », ajoute-t-il.

Le vent exerce un rôle aggravant, souvent sous-estimé, dans ce contexte. En l’absence de nouvelles précipitations, les épisodes de foehn ou de vent de nord redistribuent mécaniquement la neige existante vers les crêtes et les versants sous le vent. Ces accumulations forment des plaques à vent (accumulations de neige transportée et compactée par le vent) denses et cohérentes qui s’appuient sur le même substrat fragile composé de grains à faces planes.

Un pratiquant traversant une pente modérée peut ainsi déclencher la rupture d’une plaque située plusieurs dizaines de mètres plus haut sur une face abrupte qu’il n’a pas foulée. Ces déclenchements à distance contribuent significativement à l’imprévisibilité des accidents observés cet hiver.

Frédéric Jarry, chargé de mission à l’ANENA, rappelait lors d’une intervention publique à Grenoble le 15 janvier la tromperie des apparences : « Une pente lisse, froide, parfois déjà tracée par d’autres passages, ne garantit en rien la stabilité. La rupture peut se propager latéralement sous une faible surcharge. La vitesse de propagation de la fissure dépasse largement les capacités de réaction humaine. »

Cette propagation latérale s’explique par l’extension spatiale des couches fragiles, formées sur de vastes superficies lors du refroidissement généralisé de fin décembre.

Traces de ski en hors-piste – Crédit : Aleh Tsikhanau / Unsplash

Le danger du biais de familiarité

Les accidents survenus les 10 et 11 janvier à Val d’Isère et à Arêches-Beaufort illustrent tragiquement ces mécanismes. Des groupes expérimentés, correctement équipés de dispositifs de recherche de victimes d’avalanche, de pelles et de sondes, ont été emportés sur des itinéraires qu’ils pratiquaient régulièrement.

Le Peloton de gendarmerie de haute montagne documente le phénomène du biais de familiarité : la fréquentation répétée d’un versant conduit les pratiquants à sous-estimer son instabilité potentielle.

La présence de traces antérieures crée une illusion de stabilité ; la simple fréquentation du site est interprétée comme un gage de sécurité. Or, la structure du manteau neigeux dépend exclusivement des conditions thermiques récentes et non des passages antérieurs.

Éric Viallet, responsable du service des pistes de Chamonix, alertait publiquement dès le 9 janvier sur la dangerosité exceptionnelle du hors-piste cet hiver. « Les alternances rapides entre froid intense et précipitations créent des discontinuités durables dans le manteau. Ces couches fragiles persistent sur de grandes surfaces et se cachent sous des névés qui paraissent homogènes », déclarait-il.

Crédit : Maxim Klimashin / Unsplash

Un paradoxe statistique retient l’attention des professionnels : le niveau de risque 3 sur 5 concentre davantage d’accidents mortels que le niveau 4. Au risque 4, une part significative des projets de sortie est annulée. Au risque 3, la pratique paraît envisageable « avec prudence ».

Toutefois, dans un manteau dominé par des grains à faces planes, cette prudence basée sur l’expérience antérieure s’avère souvent insuffisante. Le « whoum », lorsqu’il se manifeste, signale déjà une propagation de fissure en cours sur plusieurs dizaines de mètres.

Face à ces configurations, les professionnels de la montagne insistent sur trois impératifs :

  • consulter systématiquement les bulletins d’estimation du danger d’avalanche avant chaque sortie ;
  • adapter l’itinéraire en fonction de l’altitude et de l’exposition des pentes, en évitant particulièrement les versants entre 30 et 45 degrés orientés au nord-est ;
  • accepter de renoncer, même sur des itinéraires familiers, lorsque les conditions internes du manteau sont défavorables.

Certains guides recommandent la réalisation de tests de propagation en début de sortie : le déclenchement volontaire d’une petite plaque sur une pente témoin permet d’évaluer le comportement réel du manteau avant d’engager un itinéraire exposé.

L’hiver 2025-2026 confirme une réalité physique essentielle : le danger avalancheux ne se mesure pas à l’épaisseur de neige fraîche, mais à l’histoire thermique des couches enfouies. Le « whoum » constitue un indicateur fiable de rupture en cours.

L’évolution des conditions hivernales exige une adaptation continue des pratiques, fondée sur la consultation rigoureuse des données techniques et sur la capacité à renoncer lorsque les signaux d’instabilité sont présents.

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