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« Que l’algorithme cesse de regarder notre décolleté et écoute nos idées »

“C’est un vrai enjeu démocratique : la représentation des femmes en politique est déjà difficile, mais même lorsque nous y parvenons, les canaux de communication ne nous permettent pas de transmettre nos propositions comme les hommes”

Sexualisées par le fonctionnement des algorithmes et victimes de harcèlement sur les réseaux sociaux, une centaine d’élu.e.s signe une tribune accusant Meta de réduire les femmes politiques à leur corps plutôt qu’à leur rôle d’actrices du débat public. Derrière ce “male gaze numérique”, c’est une menace directe sur l’accès de ces femmes politiques à la démocratie, autant qu’à la diffusion de leurs idées.

Ce vendredi 23 janvier, la conseillère départementale Écologiste Elodie Jeanneteau a quitté son canton du Maine-et-Loire pour rejoindre le siège de Meta, en plein cœur de Paris, bâtiment à l’intérieur futuriste tout en portiques de sécurité et marbre blanc.

A la main, Elodie Jeanneteau tient un dossier rose “Femmes politiques VS Meta” contenant sa tribune « Que l’algorithme cesse de regarder notre décolleté et écoute nos idées », signée par 105 élu.e.s de toute la France, dont Marine Tondelier.

En Août 2025, Elodie Jeanneteau observe une statistique étonnante : sur ses réseaux sociaux et notamment Facebook, 86% de ses abonnés sont des hommes.

Mon contenu est majoritairement consacré à la transition écologiste et à l’enfance, et je ne pense pas que ce soient ces sujets qui les attirent”, constate-t-elle.

Pour elle, c’est le fonctionnement même de l’algorithme qui est responsable de cette statistique, privilégiant l’apparence et la caractéristique féminine plutôt que le contenu proposé. Les réactions de son public (commentaires ou messages privés) sont par ailleurs extrêmement déplacées, voire abusives : “Salut belle femme comment allez-vous?”, “Pouvons-nous faire connaissance?”, “T’es bonne qu’en politique?”, “Pourquoi tu ne réponds pas?”… En témoignent l’avalanche de témoignages et les signatures de la tribune, l’élue est loin d’être la seule à subir cette réalité.

Un biais sexiste systémique

Plusieurs données viennent corroborer ce constat. En 2023, une enquête menée par The Guardian et le Pulitzer Center AI Accountability Network montre d’abord que les algorithmes classent systématiquement les corps féminins comme étant sexuellement suggestifs, quel que soit le contexte, tout en réduisant leur visibilité.

En 2022, une étude de l’Université de Copenhague montre que le fonctionnement des algorithmes est effectivement au désavantage des femmes politiques, dans la mesure où sont privilégiés dans les recherches et recommandations les contenus mettant plutôt en avant leur apparence ou caractéristiques personnelles.

Enfin, en 2018, Amnesty publiait un rapport montrant que 7% des tweets adressés aux femmes politiques ou journalistes sont abusifs ou problématiques (soit un tweet toutes les 30 secondes), avec des effets amplificateurs selon l’ethnie des femmes concernées. Le phénomène a été largement relayé par des personnalités comme Salomé Saqué ou Rima Hassan, qui ont partagé de nombreux messages de harcèlement sexuel, de haine ou de menaces envoyés par des utilisateurs masculins.

Elodie Jeanneteau et Ombelline Accarion – Crédit : Paul Labourie

“Un vrai enjeu démocratique”

Par ailleurs, l’étude d’Amnesty documente la manière dont le phénomène crée de l’auto-censure chez ces femmes, réduisant de fait leur participation et leur implication dans les mondes politiques et médiatiques.

C’est un vrai enjeu démocratique : la représentation des femmes en politique est déjà difficile, mais même lorsque nous y parvenons, les canaux de communication ne nous permettent pas de transmettre nos propositions comme les hommes”, dénonce Elodie Jeanneteau auprès de La Relève et La Peste.

En tant qu’élues locales, on est repérées à notre visage. Donc on se doit d’apparaître publiquement, notamment sur les réseaux sociaux. On ne peut pas se cacher pour éviter ces réactions, et pourquoi le ferait-on ? Les hommes n’en ont pas besoin, c’est une rupture d’égalité”.

Ombelline Accarion, Vice Présidente Handicap au département Loire Atlantique, est aussi présente devant le siège de Meta. Suite à la publication de la tribune, elle a fait le même constat : suivie par 80% d’hommes, ses publications de fond concernant le handicap sont lues par… 60% de femmes.

Ombelline Accarion a fait le choix de limiter ses photos et vidéos sur les réseaux Meta mais de privilégier LinkedIn, où elle ne relève pas le même problème.

Je me limite énormément sur mes publications pour éviter les interactions déplacées. Mais on voit bien à quel point les algorithmes favorisent les publications comportant des photos ou vidéos des personnes qui les publient, donc on se prive aussi d’une certaine visibilité”, regrette Ombelline Accarion.

A noter par ailleurs qu’en décembre 2025, de nombreuses utilisatrices de LinkedIn ont fait l’expérience de “masculiniser” leurs profils : utilisation de l’intelligence artificielle pour écrire des posts ou changer la photo de profil, ajout d’une moustache… Le résultat est là aussi sans appel : les audiences et réactions à ces profils modifiés ont explosé, enregistrant jusqu’à 1000% de vues supplémentaires.

Pour Ombelline Accarion, le fait de devoir réfléchir à comment se présenter sur les réseaux sociaux pour limiter les réactions abusives et diffuser son message est une réalité à laquelle les femmes sont particulièrement exposées.

Lorsque je suis suivie par de nouveaux profils, je bloque ceux qui me semblent potentiellement abusifs. Le problème, c’est que mon sujet est le handicap : comment savoir si le profil est réellement intéressé par mon domaine d’expertise, ou me suit pour de mauvaises raisons ?

Ainsi, au-delà du préjudice direct causé à ces actrices du débat public, le fonctionnement de l’algorithme limite leur public potentiel.

Là encore, c’est un enjeu démocratique, parce qu’en tant qu’élues, nous voulons que nos contenus touchent tous nos habitants, pas une majorité d’hommes du fait de notre physique féminin”, poursuit Elodie Jeanneteau, décrivant ainsi un “male gaze numérique” réduisant la portée démocratique du propos des femmes politiques et la diffusion de leurs propositions.

En août 2025, Elodie Jeanneteau a donc publié une tribune destinée à Meta, et aux revendications claires. Meilleure transparence sur le fonctionnement de son algorithme, révision de son fonctionnement pour garantir que le physique et le genre ne soient pas des facteurs déterminants dans son classement, et meilleurs outils pour élargir les audiences et les public-cibles.

Avant le dépôt de ladite tribune au siège de Meta ce 23 janvier, le géant du Web n’avait donné aucune suite à la demande de rendez-vous de l’élue angevine.  Le jour de son dépôt, aucun salarié n’a souhaité échanger avec l’élue.

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Paul Labourie

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